samedi 13 septembre 2014

Body Suspensions : Le corps éprouvé


Photo Anna Pizzolante
Suspensions : Le corps à l’épreuve.
Réflexions sur la genèse d’une pratique corporelle contemporaine
Philippe Liotard, Université Lyon 1
Lukas Zpira by Denis Rideau
ébauche d'article (ce qui suit est une ébauche d'article sur la fonction de la douleur – réelle ou imaginée – dans la mise à l'épreuve du corps, notamment dans les pratiques de suspension corporelle utilisant des crochets placés sous la peuau. Je mettrai en lien la version définitive de l'article lorsqu'il sera publié)
Prologue
Septembre 2007, Saint-Romain au Mont d’Or.
La scène se situe dans un bunker métallique au sein de la Demeure du Chaos, près de Lyon. Deux performeurs s’affrontent sur un ring de boxe long et étroit. Il s’agit de Lukas Zpira et de xEddyx, deux body-artistes explorant les modifications corporelles. Le torse nu, ils portent comme tenue de scène leurs tatouages, leurs piercings et leurs implants. En arrière-plan, Satomi Zpira fait office d’arbitre-prêtresse.
Une jeune femme m’accompagne au spectacle.
Sur le ring, les combattants se préparent.
xEddyx enfile des gants chirurgicaux en latex stérile. Il place à hauteur des omoplates deux crochets sous la peau de Lukas Zpira, agenouillé. Il est à son tour équipé de la même manière pour la suspension. Les crochets sont ensuite reliés à une corde, de type corde d’escalade que chacun d’eux saisit. xEddyx et Lukas Z. se hissent alors à la force des bras. Progressivement, tirant sur la corde fixée aux crochets ils s’élèvent. La masse de leur corps étire la peau du haut du dos où passent les crochets.
Lukas Zpira & xEddyx, Demeure du Chaos, 2007
Une fois suspendus, Lukas Z. et xEddyx se livrent à un simulacre de combat. Deux gladiateurs aériens s’opposent. La rencontre des corps suspendus est rythmée par Satomi Zpira qui scande le contact des corps flottants en frappant sur les parois métalliques du bunker. Le public a le regard levé vers ce combat de mutants post-apocalyptiques dans une arène mad-maxienne. Les deux corps ornés à la peau étirée préfigurent de nouvelles pratiques clandestines d’affrontement à la Fightclub ou encore un sport nouveau qui se codifierait au cours du XXIè siècle pour générer un spectacle économiquement rentable, à l’instar des Mixed Martial Arts (MMA).
Je prends la jeune femme dans mes bras pour l’apaiser. Elle n’a pas aimé le spectacle de ces corps suspendus à la peau étirée par des crochets. Je la comprends. Sensibilisé à ces pratiques depuis plusieurs années, je n’ai pas été suffisamment attentif à leur réception auprès d’une personne qui les découvre. Familiarisé à ce spectacle par mes recherches antérieures (notamment celles que j'ai menées pour éditer "Modifications corporelles" avec la revue Quasimodo), j’ai oublié que les suspensions peuvent être perçue violemment, générer de l’incompréhension, du rejet voire du dégout. En tout cas, du malaise.
Les crochets passés dans la peau sont au centre de ce qui  les rend souhaitables ou critiquables, appréciables ou désagréables. Apprécier la performance de Lukas Z. et xEddyx suppose une forme d’initiation et implique une proximité minimale avec la culture de l’underground qui soumet les corps à de nouvelles épreuves. Leur performance était impensable dix ans plus tôt, même si les pratiques de suspension étaient, elles, déjà ré-explorées notamment en Amérique du Nord, avant de se diffuser en Europe à l’aube de l’an 2000. 
Georges, Tribe Hole, Genève
Plusieurs questions s’enchaînent. Comment est-il possible que des individus sains d’esprit se livrent à des pratiques venues d’un autre âge et d’un autre espace? Comment ces pratiques sont-elles perçues et qu’est-ce qui trace la ligne de démarcation entre les personnes qu’elles rebutent et celles pour qui elles deviennent désirables? Que dit cet usage des crochets sur notre perception du monde? Que disent ces pratiques sur l'expérience humaine?
Suspensions occidentales. Genèse
Re/Search Modern Primitives
Obsolete Body Suspensions
Stelarc
note 1 : dans les années 1980, deux publications initient les Occidentaux aux pratiques de suspension :
Obsolete Body Suspensions Stelarc, publié en 1984 qui reprend les premières expériences de suspension de Stelarc
– le numéro spécial de la revue RE/Search intitulé « Modern Primitives », paru en 1989 qui expose – parmi d’autres explorateurs du corps – le travail de Fakir Musafar.

Nous sommes à quelques années de l’arrivée d’Internet et ces publications révèlent des pratiques alors totalement marginales: les suspensions corporelles réalisées après un percement de la peau et la mise en place de crochets auxquels sont suspendus les participants.
Stelarc
note  2 : Les pratiques décrites ne recourent pas aux mêmes techniques ni ne visent les mêmes finalités. D’un côté Stelarc se situe dans une expérimentation du potentiel du corps humain dans une perspective que nous pourrions qualifier aujourd’hui de post-humaniste. De l’autre, Fakir Musafar revisite les rites des sociétés traditionnelles passant par une mise à l’épreuve du corps, notamment par une atteinte faite à la chair.
note 3 : Dans Obsolete Body Suspensions, Stelarc, Stelios Arcadiou (officiellement renommé Stelarc sur son passeport australien) expose sa théorie du corps obsolète. Il retrace son expérimentation des suspensions, tout d’abord par des cordes et des harnais (de 1971 à 1976) puis par des crochets, à partir de 1976. Le passage du harnais aux crochets s’explique par la différence de sensations. Dans le harnais, le corps est posé. Il est supporté. En revanche, par les crochets, il est suspendu.
L’idée de la suspension consiste à se rapprocher au plus près des conditions de la gravitation. L’insertion de crochets a pour corollaire l’étirement de la peau que Stelarc considère comme un élément nécessaire à l’expérience gravitationnelle : « D’une certaine manière, la peau rend plus authentique la procédure de suspension car vous ressentez ainsi votre corps dans un champ gravitationnel d’1G ». Pour Stelarc, la douleur est un élément de l’expérience, dans la mesure où elle constitue un signal d’alerte naturel pour l’organisme.
note 4 : Dès 1971 au Japon, Stelarc expérimente la question de « l’homme amplifié » à partir d’une exploitation des courbes sonores des muscles, de l’estomac ou du cerveau. En 1975, il prévoit une « performance pour peau étirée » à Adelaide. Stelarc ne peut pas la réaliser car elle est alors jugée « masochiste » et refusée pour des raisons médicales autant que morales. Il s’inspire des techniques des Sadhus en Inde et ne connaît pas encore les rites des Amérindiens des Grandes plaines qu’il découvrira avec le travail de Fakir Musafar.

Stelarc
note 5 : en 1976, à Tokyo, Stelarc réalise sa première « performance pour peau étirée ». Il le fait sans spectateurs. « La peau étirée constitue l’évidence de la position non naturelle du corps dans un champ gravitationnel d’1 G. Le corps est transformé en paysage gravitationnel. » Il enchaîne ensuite de multiples expériences de suspension avec étirement de la peau dans des espaces clos. Puis il va réaliser d’autres performances en plein air dans des arbres, au-dessus de l’Océan ou dans une rue de New-York.
Fakir Musafar

note 6 : Le numéro de RE/Search intitulé « Modern primitives » constitue la seconde référence importante par laquelle les pratiques de suspension vont être présentées aux Occidentaux (notamment aux Etats-Unis puis en Europe). Ce numéro, par sa diffusion auprès de l’avant-garde du piercing française, va contribuer à rendre publiques des pratiques secrètes ou réservées à des groupes de l’underground (communauté gay, sado-masochiste, mais aussi punks…).
Il a un impact sur les acteurs les plus éclairés de la communauté du tatouage et du piercing (notamment Olivier Laize co-fondateur, avec Emma, de Tribal Act, Paris, qui  rencontrera Fakir Musafar dès les années 1990) et popularise des usages jusque là très souterrains (comme les piercings génitaux par exemple). Ce numéro de RE-Search se présente comme une tentative de réponse à une énigme sociale contemporaine : les pratiques d’intervention sur le corps allant d’un engagement approfondi dans le tatouage ou les piercings jusqu’aux pratiques de suspension et de « body play », des jeux avec le corps très invasifs le soumettant à l’épreuve de l’aiguille, des crochets ou du poinçon. (sur le « body play » voir le site de la revue éponyme éditée par Fakir Musafar)

Fakir - Dessin BB Coyotte
note 7 : La première image du numéro de Re/Search présente en pleine page une suspension de Fakir Musafar puis un long article sur ce même Fakir qui se conclut par ses expériences de suspension. Le piercing génital, l’étirement du scrotum ou les jeux avec le pénis (inspirés des Sadhus indiens) sont combinés aux expériences de contention (corsets) ou des rites comme les épées de Shiva qui consistent à porter une parure métallique soutenues par des épées plantées dans la peau. Bref, l’article présente la manière dont Fakir Musafar a expérimenté sur son propre corps la majorité des rites traditionnels soumettant le corps à l’épreuve de la chair.

note 8 : Dans l’article sur Fakir Musafar, deux références anthropologiques sont présentées en matière de suspension. D’une part celles qui ont été observées chez les Sadhus (en Inde) et par ailleurs celles qui avaient cours dans les rites d’initiation des Amérindiens des grandes pleines d’Amérique du Nord. Ces deux références donnent à Fakir Musafar non seulement un prétexte à expérimenter des épreuves corporelles venues des différentes civilisations mais encore une possibilité d’élévation spirituelle. Qu’il s’agisse des pratiques issues des Sadhus ou de celles des cérémonies initiatiques d’Amérique du Nord, Fakir tente d’éprouver des sensations corporelles à partir desquelles il atteint un état altéré de conscience.

note 9 : Depuis ces deux productions, Internet est arrivé. Ce qui relevait d’un échange entre avant-gardes de l’underground corporel s’est largement diffusé, à défaut de se populariser. Des initiatives comme celle de Shannon Larratt (1973-2013) à Toronto de recueillir l’ensemble de ce qui se fait en matière de modifications corporelles et de diffuser sur son site Body Modifications Ezine, plus connu sous son acronyme BME, contribuent à connecter partout dans le monde de nouveaux adeptes, qu’ils soient inspirés des « Primitifs modernes » dans la foulée de Fakir Musafar ou d’une interaction avec les technologies comme l’expérimente Stelarc.
 
note 10 : Le travail de catégorisation des pratiques de jeux corporels éprouvant la chair réalisé par Fakir Musafar permet de classer les suspensions : Chest (poitrine ou « O-kee-pa ») ; Coma ; Knee ; Suicide ; Résurrection ; Crucifix ; Superman ; Autres… constituent autant de manière de se suspendre… et d’éprouver des émotions intenses. Les formes se diversifient à l’occasion des conventions de suspensions. Néanmoins, pour une même forme, la pratique varie selon le contexte et la finalité de la suspension. Deux personnes qui réalisent une suspension « Suicide » (accrochées par deux crochets placés à hauteur des omoplates) semblent réaliser la même chose. Mais elles peuvent vivre des expériences différentes en fonction du contexte dans lequel elles les réalisent et des significations véhiculées par le groupe.
Photo Endorphins Rising, Dijon


note 11 : Ce qui peut sembler surprenant aux observateurs novices, c’est que les pratiques contemporaines de suspension recherchent le bien-être sinon l’extase. A ce titre, elles s’inscrivent dans le cadre de pratiques hédonistes, bien loin des représentations masochistes associées à l’usage de crochets. La seconde génération des adeptes des suspensions s’inscrit dans cette recherche de plaisir.

Des acteurs comme Rolf Buchholz (Allemagne), Aneta et Samppa Von Cyborg, Steve Haworth (USA), Roland et Ralf de Visavajara (Allemagne), Georges de Tribe Hole (Genève), ou encore Lukas Zpira et xEddyx (France) pour n’en citer quelques uns, contribuent à renouveler les formes et les significations de ces pratiques.
Rolf Buchholz, coma suspension
note 12 : Les émotions ressenties lors des suspensions, de Stelarc à Zpira en passant par Aesthetic Meat Front sont de deux ordres : d’une part celles qui sont ressenties par celles et ceux qui s’y livrent et par ailleurs  sur celles et ceux qui regardent.

Louis Fleischauer, Aesthetic Meat Front

Toutes les suspensions ne sont pas destinées à être vues. Néanmoins, qu’elles s’inscrivent dans une performance artistique ou dans un rituel plus intime, chacune d’entre elles contribue à rendre acceptable sinon désirable l’expérience de soi suspendu.
Anthony Green. 2 points suicide, Londres avril 2012




la peau étirée de Rolf Buchholz en gros plan
Cedric, Crucifixion avec masque à gaz, 2011





• James D. Paffrath & Stelarc, Obsolete Body Suspensions Stelarc, Californie, JP Publications, 1984.
• Vivian Vale & Andrea Juno, « Modern Primitives », RE/Search, San Francisco, V/Search, 1989.

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