mercredi 3 juin 2020

à genoux sur un corps que tu étouffes. A George Floyd

« En me mettant а genoux 
J’ai pleuré » (Daniel Darc, La main au coeur)

Derek, tu l’as senti dans ton genou, hein, le moment où George Floyd a perdu connaissance après t’avoir supplié, hein? Tu l’as senti… Il s’est passé quelque chose. Tu appuyais fort. Tu savais que tu faisais mal. Tu étais fort. Tu te sentais fort. Ton regard en atteste. Tu étais fier. De ton uniforme, de ta force, et fier de faire plier, d’avoir fait plier un homme, plus grand que toi, plus fort, de le maintenir à ta merci, au sens véritable du terme. Tu as mis littéralement avec tes collègues, on est plus fort quand on est plusieurs, George Floyd à ta merci.
Il t’a supplié longtemps, jusqu’à ce que son corps cède. Il te disait qu’il ne pouvait plus respirer « I can’t breathe, I can’t breathe, I can’t breathe… » combien de fois tu l’as entendu parce que tu l’as entendu, tu lui as répondu, et quand il disait « I can’t breathe… » tu n’appuyais pas un peu plus fort? tu ne transférais pas encore un peu plus le poids de ton corps dans ce genou qui l’écrasait, juste pour lui montrer qu’il était à ta merci, et juste aussi pour le petit plaisir qui est le tien de faire mal, parce que tu le savais qu’il ne simulait pas, qu’il avait vraiment mal, la gueule sur le bitume, les mains dans le dos, tu le sentais, et c’était bon, comme c’était bon aussi de voir l’agitation autour, les gens qui suppliaient et ton genou posé là, qui ralentissait le sang qui coupait la respiration et depuis lequel tu te sentais fort, c’était bon de le sentir à ta merci et de ne pas lui avoir accordé, même si tu as ressenti une légère inquiétude quand sous ton genou le corps s’est aplati, tu sais, au moment où la tonicité du vivant a été comme absorbée par la chaussée, quand tu sentais qu’il n’y avait plus de résistance de la chair irriguée sous ton genou et que pour un peu tu avais l‘impression de traverser le cou, d’avoir le genou directement posé à terre, tu as eu un petit moment d’inquiétude, à peine, puis tu en as été grisé, tu es devenu aiguille dans l’abdomen du papillon et une aiguille ne pense pas, elle fixe, et quand tu l’as senti s’évanouir la tonicité, s’en aller avec l’énergie vitale de George Floyd, après le petit moment d’inquiétude, tu t’es appliqué à maintenir la position, un genou à terre dans le cou de George Floyd mort, le buste droit, ta force 
En France, aussi, la police sait faire plier, mettre à genoux, soumettre, elle sait imposer sa puissance en imposant une posture: à genoux, mains sur la tête, face au mur, on regarde droit devant, on baisse les yeux, on se tait. On a vu ça naguère, avec des mômes. Ils ont été humiliés, moqués… 
George Floyd, tu l’as mis plus bas que terre, tu ne l’as pas laissé se mettre à genoux, te supplier dans les formes et en te suppliant lui permettre de reconnaître ta puissance, tu l’as enfoncé dans le sol, cloué au bitume avec un genou, un seul, le tien dans lequel tu concentrais toute ta force. Quiconque a fait du judo ou de la lutte sait combien on peut mettre de la force dans un appui que l’on plaque au sol, au-delà de sa propre masse, dès lors qu’on y concentre l’énergie vitale, tu le sais, ça, tu es entraîné, tu es un vrai flic.
Sur le corps de George Floyd que tu clouais sur le bitume sale de Minneapolis, tu pensais à tous ces Négros de footballeurs américains qui ont suivi Kaepernick, en mettant un genou à terre au lieu de mettre la main au coeur, debout, regard porté loin, avant les matches en écoutant Stars and Stripes. Tu l’avais bien en tête cette image… tous ces Noirs qui régalent les foules qui occupent le terrain, qui sont au centre du terrain, et qui se sont rebellés, bien symboliquement, en mettant un genou à terre, pour protester contre quoi déjà? Colin Kaepernick, le quarterback des 49ers de San Francisco, tu t’en souviens, hein Derek, de lui et des ses frères qui s’agenouillaient pendant l’hymne nationale c’était pour protester contre les violences policières sur leurs frères noirs, bordel, on leur demande pas leur avis, ils sont payés pour passer courir marquer et bloquer l’adversaire dans un sport d’hommes, de balèzes, un sport où George Floyd aurait pu jouer, mais toi, tu l’as en tête cette image de Kaepernick, à genou, tête baissée, lorsque tu appuies ton genou sur le cou de George Floyd, contrairement à Kaepernick tu ne baisses pas la tête, tu as le regard fier, par moment, tu te baisses pour regarder George Floyd, pour lui parler, tu sens bien qu’il ne peut rien faire, aussi vulnérable que le papillon dans l’abdomen duquel on a piqué une aiguille pour le fixer au liège et l’afficher au mur
Bientôt, toi aussi tu seras sur tous les murs de tous les réseaux sociaux de la terre, sur toutes les télés, tu deviendras un symbole de l’inhumain par la force de ton genou appuyé dans le cou de George Floyd, tu ne le sais pas encore, mais ta photo fera le tour du monde, longtemps après que tu te seras relevé, parce que tu as donné un nouveau sens à l’agenouillement, l’homme fort ne s’agenouille que pour prier, toi, tu en as fait un outil de barbarie, tu as posé pour la postérité en posant ton genou dans le cou de George Floyd que tu as tué de la plus lâche et la plus horrible des manières en maintenant le garrot de ton propre corps concentré dans ton genou sur le cou de Georges Floyd, tu as tué comme on supplie, à genoux, tu as renversé la signification de la posture, en s’agenouillant, l’humain prie son bourreau ou s’élève vers le ciel, en t’agenouillant, tu t’es abaissé jusqu’au vil Derek.


vendredi 30 août 2019

Martial (1973-2019)


             alors elle a frotté le trottoir avec le bout du pied pour voir si c'était de la craie ou de la peinture… ça ne partait pas, il avait dit qu’il laisserait des traces avant de partir, que le banquier serait content de voir le trottoir coloré à la bombe plutôt qu’à la craie, il n'était plus là, il était parti… depuis plusieurs jours, la peinture était altérée mais il y avait encore des couleurs sur le trottoir, des fleurs, des slogans, des symboles d’amour, de paix, d’anarchie, punk is not dead and power to the people, tout en couleur, sur le trottoir devant la banque mais c’étaient de vagues traces de couleur que la pointe de la chaussure n’effaçait pas, des couleurs mais pas celles des dessins à la craie de la journée qu’on trouvait le soir en se disant « ah, il était là aujourd’hui », de ces traces qu’il laissait en usant ses craies à dessiner et à faire dessiner les passantes, les passants et les enfants…, les enfants qui le regardaient dessiner, s’arrêtaient, tendaient le bras du parent qui leur tenait la main, et faisaient avec lui des dessins si les parents prenaient le temps de se poser quelques instants pour laisser dessiner leur enfant, pour faire du trottoir ce patchwork de motifs et de couleurs, de dessins sur lesquels parfois, à la nuit, on le retrouvait ivre-mort d’avoir trop bu longtemps après que les enfants étaient couchés et que leurs parents aussi dormaient, avec sa chienne couchée à côté de lui, le punk à chienne du quartier, dont la chienne veillait le corps du maître plein d’alcool jusqu’à ce qu’il émerge et qu’à quatre pattes il aille jusqu’au mur de la banque, s’asseoir sur la margelle et y dormir, assis, toute la matinée, devant les passants et les passantes qui le connaissaient et le laissaient dormir ou qui ne le connaissaient pas et passaient sans le voir et qui ralentissaient à peine en regardant les dessins à la craie de la veille, des bonhommes d’enfant géants, des fleurs, des cœurs et poursuivaient leur marche pendant qu’il continuait à dormir jusqu’à ce que le soleil le réveille par sa lumière et sa chaleur, qu’il se lève encore titubant, yeux gonflés, fermés et qu’il aille chercher sa première bière, une bière de punk, «ça c’est de la bière de punk», disait-il en la portant devant son visage en éclatant de rire, un rire franc, aux dents manquantes mais ça, c’était quand il était réveillé, qu’il avait déjà bu quelques bières pour se remettre et qu’il avait commencé à saluer les passantes et les passants et qu’il avait dessiné avec les plus jeunes, avec les plus belles et quand on le croisait on la voyait cette envie de parler, de rire, de saluer, d’accueillir, chez lui, sur le trottoir « c’est chez moi ici » et il faisait entrer sur son palier les personnes qui prenaient le temps et même celles qui venaient exprès le voir, celles qui osaient s’asseoir, en tailleur ou sur la margelle de la banque et qui ne s’inquiétaient pas qu’on le voit avec lui, qui parfois se mettaient à dessiner ou juste partageaient un moment de sa vie, comme cet homme du quartier, distingué, à qui il avait proposé de «faire un truc de punk», l’homme avait accepté: lui s’était mis torse nu, s’était assis en tailleur sur le trottoir et lui avait tendu une tondeuse pour se faire raser le crâne, enfin pas tout le crâne, juste sur les côtés en gardant une bande de cheveux grisonnants au milieu, pour garder son mohawk, pas une crête, un mohawk, pas une iroquoise «les Iroquois sont des traitres, les Mohawks des résistants»… il a sa philosophie politique punk, sa mythologie, à côté des groupes punks dont il chante les chansons, celles des punks anarchistes, pas des nazis, «fuck off», dit-il, «fuck off», en tendant son doigt aux nazis, aux fachos qui traînent dans sa tête, dans son histoire,

«être punk c’est être libre» clame-t-il en titubant et en riant, et l’homme a tombé sa veste, il l’a pliée a demandé s’il pouvait la poser là, sur le sac à dos plutôt que sur le trottoir, pas sur le sac de course plein de craies, juste sur le sac à dos un peu crado plutôt que sur le trottoir donc, et il a commencé à raser le crâne; c’était avant qu’on vienne lui reprendre la chienne, avant la tristesse, avant cette après-midi où une ancienne copine est venue la récupérer, le laissant seul avec un chiot, amputé de cette présence de plusieurs années – c’était souvent la chienne qu’on voyait la première quand on le croisait ailleurs que sur son trottoir, elle le précédait ou le suivait, d’une allure lente d’aristocrate, veillant sur lui, l’air de rien, bonne pâte, grognant et montrant les dents pourtant dès qu’elle sentait l’embrouille, que les mots adressés à son maître se faisaient incisifs, les attitudes menaçantes, même un regard noir elle paraissait le percevoir et elle se transformait en pitt-bull, elle, la calme bâtarde – l’homme passe la tondeuse délicatement, à mesure que tombent les touffes de cheveux un tatouage se découvre, à la droite du crâne, une sorte de machine à tatouer stylisée, il lui fait une remarque sur ce tatouage-là, les autres, il en avait vu certains, ces traits sur le visage bien sûr (le menton, sous les yeux), les mains et puis le torse, les bras, certains pourris «ça c’est des tatouages de punk… tu vois le dragon, c’est l’héroïne, cette petite pute. Elle part en fumée, là, tu vois, c’est une grosse merde mais ça a été ma meilleure maîtresse…» et il éclate de son rire sonore et sans dents en passant ses doigts au creux du coude; la coupe mohawk est terminée, du plat de la main il frotte avec énergie les deux côtés du crâne, pour chasser les cheveux collés et se relève, «t’es un vrai punk mec», chez lui tout est punk ou pas, ce qui est punk est ce qui vaut et ce qui vaut c’est parfois pas grand-chose, comme dessiner sur le trottoir avec des enfants qui lui demandent pourquoi il n’a plus de dents, pourquoi il a dessiné une tête de mort sur son bras et sur sa poitrine, si c’est son vrai visage, pourquoi il a des ficelles de couleur qui pendent aux oreilles, pourquoi il a des gros trous aux oreilles… « parce que je suis punk et être punk c’est être libre », la litanie de la liberté qu’il crache à tout va, bien campé sur ses pieds nus noirs et calleux, et les enfants l’écoutent, ils ne demandent pas ce que ça veut dire punk, ils le voient dans son corps, ils l’entendent par ses mots, ils le captent dans son sourire et son regard, dans la façon dont son corps, toujours, se balance d’avant en arrière quand il parle, ils n’entendent pas de musique, ils voient son corps de vieux punk à la rue qui en porte l’histoire, la sienne et celle de tous les punks qui se sont défoncés qui ont dit « mort aux cons », tout ça les enfants le voient, ils voient qu’il est gentil aussi, il leur parle comme aucun adulte ne leur parle ailleurs, et c’est pareil avec les « petites meufs », il y a toujours des gamines qui trainent avec lui, des étudiantes parmi les plus belles, des intellos, des petites bourgeoises, quand elles passent devant lui sur le trottoir, il commence par les interpeller comme le font tous les gros lourds, mais lui, il n’est pas lourd, pas toujours, pas quand il n’est pas complètement bourré, et il les fait sourire, il transforme la crainte en désir, désir de repasser plus tard et de lui dire bonjour, désir de s’approcher de lui puis de parler avec lui, avec les autres… il y a toujours des autres qui s’arrêtent trente secondes, un quart d’heure, une heure, une après-midi, des autres qu’il présente les uns aux autres en cherchant les prénoms de celles et de ceux qui sont nouveaux dans ce cercle éphémère («c’est quoi ton prénom déjà ?») et il a un mot pour chacun dans ces présentations et les petites meufs se sentent accueillies, respectées et parfois elles l’accueillent à leur tour, quelques jours pour une douche, un repas, une baise, mais une bonne baise, une qui laisse des traces de plaisir et qui laisse des bouts d’amitiés pour longtemps, mais il ne squatte pas, ou pas trop ou pas longtemps, il a son chez-soi, le trottoir et l’arrière-cour où on lui laisse sa tente, il n’a pas besoin d’une nana qui l’héberge mais là, ça se sentait qu’il était triste, d’abord la chienne, puis le chiot, le chiot, ce sont des «salauds de zonards» qui le lui ont volé, il dormait, trop bourré pour sentir qu’ils lui piquaient le chien, salauds de SDF qui se défoncent et qui pensent qu’à la came, ça l’a abattu, il n’avait même plus la force de les traiter de «fils de pute», ou alors juste par principe, mais on sentait bien quand on l’entendait raconter à l’éducateur de rue qu’il n’y croyait pas, l’autre voulait qu’il aille porter plainte parce qu’on savait qui c’était, qu’on savait où il étaient, alors oui, il les a traités de «sales fils de pute» mais il n’y croyait pas, il était triste, et puis «les putes c’est des femmes bien mais fils de pute c’est une bonne insulte pour les “fils de pute”», il souriait toujours mais son sourire portait la tristesse, les enfants passaient et le voyaient assis, le regard dans le vague avec les craies au pied, jusqu’à ce soir où il était tout excité, il avait acheté des bombes de peinture, il racontait à tous ceux qui s’arrêtaient qu’il allait laisser des traces, que le banquier allait être content, ce «fils de pute», un vrai celui-là, qui râlait parce qu’il décorait le trottoir avec les enfants, que ça emmerdait de voir des attroupements joyeux devant «son établissement», mais «j’ai demandé aux flics, il peut rien me dire, je peux dessiner à la craie autant que je veux, fuck!», ce soir là, il exposait les bombes, expliquait les types de peinture, leurs effets, comment elles tenaient… il racontait les graphes, la peinture de rue, et les petits trucs, comme le jour où il avait demandé du fric pour acheter de la laque pour fixer une dédicace qu’il a faite à la craie sur un journal, «ça c’est pour toi mais file mois dix balles, on va acheter de la laque, comme ça ça tiendra, sinon la craie s’efface…» et ils étaient allé au casino acheter de la laque et deux bières au passage, là, elle ne frotte plus le trottoir du bout du pied, elle sent un vide, il a son numéro de téléphone noté sur son carnet glissé dans la poche intérieure du sac à dos qu’il ne lâche pas, il a une sorte de sécurité pour son sac à dos, quand il sent que ça va partir, il le laisse en lieu sûr, et il le retrouve pas toujours tout de suite mais il le retrouve, même après une sévère dégelée qui l’a laissé comateux sur le trottoir sous la pluie, le sac est quelque part, chez quelqu’un de confiance, pas quelqu’un de la rue, une voisine, un commerçant ou au Mac Do, il trouve toujours quelqu’un pour le sac, «là j’commence à être bourré – sourire titubant, gencive exposée – tu veux pas m’garder mon sac? j’passerai le prendre demain…», demain ou un autre jour pour un punk, le futur c’est flou pourtant c’est là qu’il vit, «j’vais m’barrer, j’en ai marre de la ville, j’vais partir à la campagne, j’vais m’faire un tepee, j’vivrai là-bas avec ma chienne, j’bosserai dans les fermes…» ou alors «un jour, je viendrai cuisiner chez toi, j’apporterai toute la bouffe, il me manque juste les casseroles, la cuisinière, mais c’est moi qui t’inviterai, tu verras, j’cuisine bien», ou encore «un soir, j’t’amènerai avec moi on fera un truc de punk, t’auras juste à payer les bières et me suivre», le no future vit dans le future, un future souhaité, désiré, où ça sera bien tu verras, pas forcément ailleurs mais ça sera bien, «je vais faire une expo», «je vais trouver un appart», «je vais recommencer à tatouer», «je vais écrire un bouquin», «je t’appellerai»;
il n’a plus de téléphone dans son sac, juste le carnet avec les numéros et la mémoire qui flanche qui mélange les prénoms la mémoire qui efface les visages comme la peinture sur le trottoir  qui s’efface aussi, après la craie… et…

Extrait du documentaire Invisibles
de Clou et Lili productions
Sur Martial Noury,
un documentaire Mars, boire pour éteindre, fumer pour rallumer, réalisé par Gilles Ducloux
un texte, Un punk à chienne

jeudi 2 mai 2019

Caster Semenya être et ne pas être

Caster Semenya et Francine Niyonsaba,
deux athlètes discriminées par le règlement de l'IAAF
"Les petits officiels, quel que soit leur rang,
sont tout-puissants devant les Athlètes.
Et ils font respecter les dures Lois du Sport
avec une sauvagerie décuplée par la terreur".
Georges Pérec, W ou le souvenir d'enfance

"Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde" écrivit Camus.
Que dire alors du fait de mal désigner une personne?
Caster Semenya est une femme.
Caster Semenya n'est pas une femme.
Être ET ne pas être, tel est son terrible destin.

Le mercredi 1er mai, la décision du Tribunal Arbitral du Sport (TAS) est tombée. Il a rejeté la requête que lui avait adressée Caster Semenya à propos d'une clause du Règlement de la fédération internationale d'athlétisme (l'IAAF) qu'elle jugeait discriminatoire: le "Règlement d'éligibilité pour la classification féminine (athlètes avec des différences de développement sexuel" (sic.) qui l'exclut de certaines compétitions en raison de ses caractéristiques biologiques et génétiques.

Caster Semenya est une femme.
Sans aucun doute possible.
Mais, par sa décision, le TAS valide de fait un règlement qu'il juge pourtant lui-même discriminatoire et qui impose à Caster Semenya de se soumettre à un traitement médical permettant de modifier son taux naturel de testostérone.

Cette décision confirme que l'athlétisme est donc officiellement une activité:
1) qui discrimine réglementairement et que cette discrimination est à ce jour acceptable du point de vue du droit
2) qui exclut tout aussi règlementairement des personnes en raison de leurs caractéristiques génétiques
3) qui s'autorise à imposer règlementairement un "redressement" biologique à des femmes réelles afin qu'elles soient acceptées dans la catégorie "femmes" de ses compétitions.

En clair, l'athlétisme produit un règlement inique, discriminatoire et stigmatisant.

La requête de Caster Semenya a été rejetée, alors même qu'elle n'a commis aucune infraction et qu'elle n'est pas soupçonnée de tricherie. C'est ce que souligne le Tribunal dans sa synthèse, par un curieux dernier paragraphe qui contient de quoi contredire sa propre décision (par ailleurs ambiguë, comme l'a souligné Anthony Hernandez).
Ce dernier paragraphe de la synthèse du TAS n'a pas été commenté dans la presse. Il est pourtant au centre de l'éthique défendue par l'IAAF: une éthique de l'exclusion. Ce paragraphe  confirme que Mokgadi Caster Semenya est exclue en raison de ce qu'elle est et non de ce qu'elle a fait.
Le comité qui a entendu Caster Semenya conclut ainsi que "rien ne permet de penser que Mme Semenya (ni aucune autre athlète dans la même situation qu'elle) a fait quelque chose de mal. Il ne s'agit ni d'un cas de tricherie ni d'irrégularités d'aucune sorte. Mme Semenya n'est pas accusée d'avoir enfreint la moindre règle. Sa participation et son succès dans les compétitions d'athlétisme féminin sont absolument irréprochables et elle n'a pas fait quoique ce soit qui puisse justifier des critiques personnelles."

Les choses sont claires: Caster Semenya n'a enfreint aucun règlement et elle court le 800m dans la catégorie femmes.
Il lui est simplement reproché d'être ce qu'elle est, une femme produisant biologiquement un taux élevé d'hormones.
Et en le lui reprochant, le règlement lui signifie – et le signifie aux yeux du monde – qu'elle n'est pas ce qu'elle est..

Être et ne pas être donc.
Être une femme mais pas assez ou bien autrement.
Être une femme légalement mais ne pas être une femme sportivement.
Quelle violence. Et quelle absurdité.

Ce règlement montre que le sport compétitif n'a rien d'inclusif.
Le "Règlement d'éligibilité pour la classification féminine" s'adressant aux "athlètes avec des différences de développement sexuel" est fait pour exclure des femmes aux caractéristiques biologiques différentes. Comme l'avait souligné l'entraineur d'athlétisme Pierre-Jean Vazel, ce règlement "relève d'un contrôle scandaleux du corps des femmes." (Le Monde, 26 avril 2018).
Il touche profondément à la nature des corps et à ce que l'on en fait politiquement. Au prétexte d'une classification basée sur une différenciation supposée naturelle (les catégories "hommes" et "femmes" étant pensées comme respectant la distinction biologique mâles/femelles), ce règlement impose un traitement hormonal pour transformer cette nature biologique, au prétexte qu'elle ne convient pas, alors même que ce qui le fonde, c'est l'idée d'une nature distinguant de manière radicale les hommes et les femmes.
Or, comme le relève Anne Fausto-Sterling dans un essai de 1993 ("The Five Sexes: Why Male and Female are not enough", traduit chez Payot en 2000), le système juridique (ici le Règlement de l'IAAF) trouve son intérêt "dans le maintien d'un système sexuel bicatégorisé", il est donc selon elle "contre-nature", compte tenu de la grande variation qui existe pour sexuer le corps (Anne Fausto-Sterling, Sexing the Body, 2000).
C'est ce que révèle la décision du TAS, incapable d'invalider un règlement pour lequel il exprime de sérieuses réserves. L'idéologie classificatoire qui justifie un tel règlement est mise à mal par l'instabilité des fondements naturalistes sur lesquels elle s'appuie. Comme le souligne Patrick Tort dans Sexe, race et culture (2014), "La “nature humaine” est l'incalculable somme de tous les possibles de l'humanité."
Et Caster Semenya est une de ces possibles (comme le sont également Francine Niyonsaba ou encore Dutee Chand et d'autres)
Qu'on la laisse être le possible, et qu'on arrête de vouloir en faire un corps imposé.


vendredi 3 août 2018

Zombie Boy, le beau sale gosse

Rick Genest, plus connu sous le nom de Zombie boy a été découvert mort par la police de Montréal mercredi 1er août 2018, jour de la mort de Fakir Musafar.
Sa tête vous dit quelque chose sans doute. Une tête de mort, de zombie, un déguisement à tomber par terre dans les soirées branchées. Tatoué, des pieds à la tête, crâne et visage compris. Zombie a été une apparition dans le monde du tatouage. Découvert mort à 32 ans, il y a pourtant plusieurs années qu'il est ainsi recouvert.
On connait un peu son histoire, il a été beaucoup interviewé. Les photos de lui inondent le web. Mannequin pour Mugler, on le retrouve dans la presse féminine dans une image de sale gosse stylisé. Il prenait la lumière. Savait poser son regard, faire la mimique qu'il fallait.


On le voit aussi dans le clip de Lady Gaga "Born this way" (un clip à plus de 230 millions de vues) où il incarne la créature qui nait dans un déchirement et en laquelle... se maquille Lady Gaga




Mais Rick Genest était un mec de la rue. Un punk à paillettes dont le look a été utilisé et mis en scène. Il gardait cette tension entre les projecteurs qui font de vous une icône et le bad boy tatoué revenu de loin.
En devenant Zombie Boy, Rick Genest a contribué à populariser le tatouage du visage. Il était une exception dans la valorisation sociale de soi. En allant au bout d'une démarche radicale, en inscrivant à l'encre l'intérieur de son corps à la surface de sa peau, il a échappé au suicide social de la marginalisation pour devenir un personnage public, pour exister comme image, comme belle image de beau sale gosse.

Mais si on peut se distinguer de son personnage public, il est difficile d'échapper à soi. Et les images souffrent aussi.
Il portait tatoué sur le ventre RIP. C'est tout ce qu'on peut lui souhaiter aujourd'hui
Requiescat in Pace,
Repose en paix,
Rest in Peace

Rick Genest
Fuck You Style

jeudi 2 août 2018

L'ultime modification du corps de Fakir Musafar: la mort

Fakir Musafar est mort.
Sa femme, Cléo Dubois qui l'a veillé jusqu'au bout, a annoncé sur Facebook qu’il s’était éteint, chez lui, un peu avant midi le 1er août 2018.

Fakir Musafar, le Dandy au corps modifié est mort.


Sa mort ne fera pas la une des journaux et ses obsèques ne seront pas retransmises en direct. La presse people ne l’a pas traqué jusqu’à ses derniers instants. Pourtant, l’annonce faite par Fakir lui-même de sa mort à venir avait déclenché une vague de tristesse, d’hommage et de respect. Le 4 mai, 2018 il annonça en effet qu’il souffrait d’un cancer. Lors de cette annonce, il a demandé à ce qu’on lui adresse un courrier postal. Avec humour et détachement, il annonçait que le temps était venu pour lui d’annoncer que sa durée de conservation était épuisée et que sa date de péremption était imminente. Souffrant d’un cancer des poumons, il s’apprêtait à passer dans un autre monde et à profiter de ses derniers instants.

"Dear Followers, Fans, Students and Loving Friends,
The time has come for me to inform you that Fakir's shelf life is running out. I have been fighting stage 4 lung cancer since last October, and I am near my expiration date.
I am grateful and honored beyond words to have known you—all of you who have been touched by my presence and followed my example—and the dizzying, fun, enlightening, and delightful experience of seeing so many embrace body piercing and body rituals. I never expected our passions and practices to grow to a global phenomenon—that my early visions of Modern Primitives would expand beyond my wildest dreams. Thank you for embracing, growing, and embodying our art, craft, and energetic ritual practices. They have changed the cultural landscape worldwide. May they serve you well in the future.
Though I will soon pass into the unseen world, I take pride in knowing that my legacy will continue with the Fakir Body Piercing & Branding Intensives, hopefully for many years to come. The institution we have built does not cater to the ambitions of a small group of exclusives, but strives to provide broad educational support to everyone drawn by its charms, skills, and magic. Deep, serious learning. This twenty-eight-year journey has not only been mine, but that of a dedicated staff of teachers. We helped one another. We shared with each other. We improved year-after-year. Our devotion is to pass on everything we have discovered to those who want to learn. My heartfelt thanks to Ken Coyote, Jef Saunders, Cody Vaughn, Ian Bishop, Tod Almighty, Jori Zan, BettyAnn Peed, Becky Dill, Laura Jane, Neo Collett, WJ Grindatti, past instructors who moved on, including Dustin Allor, Dr. Natalie Lowry, Fashia Fontaine Zanatta, Sharon Nickle, Seth Cameron, Idexa Stern, and everyone who has supported the workshops and my passions over the years: Carry on!
Now, I have a request: I realize that many of you may wish to reach out to me, but I will be unable to manage a deluge of emails and phone calls in my final days, which I wish to spend in quiet solitude with my loving wife Carla (aka Cleo Dubois.) However, I would very much appreciate a handwritten note from you by postal mail. My address is:
Fakir Musafar
P.O. Box 2345
Menlo Park, CA 94026 »
For future students, scholars, and press, I am pleased to announce that the Bancroft Library, at UC Berkeley, has acquired my archives, and will make them available for posterity. These archives include my writings, books, interviews, photography, and videos. I have also donated part of my collection to the Body Piercing Archive at the Association of Professional Piercers.
Goodbye dear friends, and may you all have as wonderful a journey as I have had.
Namasté!
Fakir Musafar
May 2018, Menlo Park, California»

Après cette annonce, c’est Cleo Dubois qui a donné quelques nouvelles jusqu’à l’annonce de son départ. Elle a mentionné combien Fakir a été surpris des courriers reçus suite à son message. Le 16 mai, elle écrivait:
« Went to the post office to get mail out of our P.O.Box. Here is what I came home with . All that love in letters, cards, art , even a thumb nail with a new documentary , a book, somme fabric flowers, photos of memories and cats , of course. ... all love and thanks for Fakir Musafar 's lifetime work. And Paul King came to visit. 
Fakir was astonished and very touched. The mail will take a few days for him to open and savor. Here is a preview. Thank you all who send positive energy and good wishes as we move towards the work and mystery of his end of life at home. And again really we do not know how much time he has. I will post periodically on FB.Have fun, have magic. Life is short. Namaste »



Tout ce courrier n’est pas surprenant. Fakir Musafar a non seulement eu une influence majeure sur les modifications contemporaines de l’apparence, mais il était aimé. Il n’était pas seulement un pionnier, un explorateur de ce que peut le corps, dont il a parcouru de multiples possibles sur le sien propre, expérimentant dans sa propre chair les rituels que les sociétés ont produit tout au long des siècles sur leurs individus en matière de contention, de percement, de suspension... Il n’a pas seulement transmis les techniques du piercing et de tous ces rituels que les Occidentaux ne connaissaient qu'à travers National Geographic et, aujourd'hui, Internet. Il a diffusé un certain rapport à autrui, fait d’accueil et de respect des différences, de curiosité pour les coutumes, les manières de faire incompréhensibles pour beaucoup. Il a permis à des milliers de personnes d’explorer leur propre soi, à partir du corps, non pas dans une perspective de mortification, de renoncement mais au contraire d’ouverture, de transformation heureuse et acceptée, y compris si la douleur était une partie du processus.

Depuis le 4 mai, son compte Facebook est abreuvé d’hommages, de remerciements, de partage de souvenirs. Cela va s’amplifier dans les heures, les jours qui viennent pour en faire un mausolée virtuel. La mort de Shannon Larratt avait déjà produit un vaste mouvement à l’échelle planétaire. Celle de Fakir prépare un tsunami dans l’underground.

Et il va maintenant falloir faire son histoire.
Parce qu’il fut un fil rouge historique des modifications corporelles occidentales. Proche de Jim Ward il a popularisé le piercing et toutes les manières de mettre son corps à l'épreuve.
Il a aussi fait connaître avant de contribuer à diffuser la pratique des suspensions, notamment à partir de « Modern Primitives », le fabuleux numéro de Re/Search, ce numéro qui a tant contribué à ce que le piercing sortent de la niche californienne pour devenir un phénomène planétaire d’ornementation des populations occidentales. Sur les suspensions, j'en avais dit deux-trois mots ici. Et l'impact de cette première image, où on le voit suspendu, il faut l'imaginer en 1989, avant Internet. Il faut s'imaginer entrer à un Regard moderne, rue git-le-coeur, et voir Jacques Noël tendre le bouquin à la couverture rose en disant "ça devrait vous intéresser". Il l'a fait à tant de personnes... Certaines d'entre elles en sont devenues perceuses, et c'est ce qu'elles racontent dans Ceci est mon corps. Sur cette photo pleine page on voit Fakir Musafar suspendu dans le désert californien par deux crochets fichés dans la chair au niveau de la poitrine.
Né dans le Dakota, il connaissait les pratiques rituelles des Amérindiens qui, d'ailleurs, lui interdiront de reprendre l'appellation de leur rituel. Il les a expérimentées dans sa chair, comme il en a expérimenté bien d'autres.

Jim Ward et Fakir Musafar, photo Charles Gatewood


Son travail a été documenté par lui-même d’abord, notamment à travers la revue Body Play qu’il a créée. Et on retrouve également des photos de lui faites par les photographes de l’underground, comme Charles Gatgewood (à qui la revue L’INqualifiable avait consacré un hommage).


Fakir Musafar était l’ami de personnes qui me sont chères comme Annie Sprinkle ou Ron Athey, comme lui diffuseuses d’amour. Il rejoint dans mon panthéon des artisans et artistes du corps, Bob Flanagan, Shannon Larratt, Jon John.
La mort a produit l'ultime modification. Il l'attendait, s'y préparait avec Cléo et ses amis. Elle lui offre la dernière expérience, celle d'un passage vers un autre monde où il aimait tant s'aventurer.
Annie Sprinkle et Fakir Musafar, photographiés par Charles Gatewood, 1981

 La dernière photo est celle que Ron Athey a postée en avril 2018, alors qu'il était allé rendre visite à Cléo et Fakir. Elle dit l'amour et la joie malgré la maladie et la mort.

Ron Athey, by Fakir Musafar, avril 2018



jeudi 7 décembre 2017

Johnny est mort, son corps devient patrimoine de la masculinité


Johnny est mort.
Il fallait s'y attendre.
Et on s'y attendait (il y a à peine un mois j'avais écrit ce billet sur son déclin et la "vigilance" médiatique qui l'accompagnait).
Tout comme il fallait s'attendre au déferlement d'hommages, de témoignages, d'articles, d'émissions, de rétrospectives qui lui ont été consacrés sans interruption toute la journée et depuis le petit matin de l'annonce de sa mort.

La philosophe Adèle Van Reeth, à l'aube, en venait même à vouloir inventer un rôle joué par Johnny dans Citizen Kane pour pouvoir lui rendre hommage dans l'émission qu'elle consacrait toute la semaine à Orson Wells.
On avait beau s'y attendre, ce flot ininterrompu surprend par sa force.
Mais pouvait-on attendre autre chose de la mort de celui qu'on pourrait appeler "la joie du peuple", pour paraphraser la formule utilisée à propos du footballeur brésilien Garrincha (dont la mort –racontée par José Sergio Leite Lopes – a entrainé plus d'une semaine de couverture médiatique et des embouteillages monstres dans tout Rio le jour de ses obsèques).
Parce que oui, Johnny Hallyday était un chanteur populaire. Il a marqué des générations. Par sa voix, par son corps, par ses histoires d'amour, de santé, ce que tout le monde n'a cessé de rappeler.
Son corps est désormais un élément du patrimoine de la masculinité, un patrimoine qui s'est constitué sur près de soixante ans, depuis sa première télé en 1960.

Le corps et la voix
anecdote: je dois avoir dix-douze ans, nous sommes au milieu des années 1970. J'assiste à une discussion vive à propos de Johnny Hallyday entre mon père et mon cousin. Mon père a alors passé la quarantaine, mon cousin la vingtaine.
La dispute porte sur ce qui fait la valeur de Johnny.
Pour mon père, c'est sa voix.
Pour mon cousin, c'est son corps mais son corps sur scène. Il chante de la merde mais c'est une bête de scène et ce qui compte, c'est la performance. L'engagement de la bête.
Je me souviens vaguement de cette opposition. J'ai oublié les mots exactement prononcés,je les réinvente mais j'ai senti que le corps de Johnny dérangeait mon père et donc séduisait mon cousin, ce cousin par qui j'ai découvert Hendrix, les Stones ou Queen (et d'autres corps du rock donc).
Et pourtant, ma mère, mon père, loin d'être des rockeurs ont apprécié Johnny qui les a accompagnés une bonne partie de leur vie.

Le chanteur incarnait le rock. Tout comme Lemmy Kilmister, parti, lui aussi, il y a deux ans.

Pas le même rock mais l'un et l'autre ont incarné des figures de la masculinité rock, loin du corps-alien et androgyne de David Bowie.
L'un et l'autre ont construit cette masculinité sur l'usage de l'alcool, de la cigarette... et sur la présence des femmes, sur une posture virile adoptée sur scène, à faire corps avec la basse pour Lemmy, avec le micro (et la guitare) pour Johnny.

Figure du rock, Johnny Hallyday a joué un rôle d'importateur, ou pourrait même dire de médiateur culturel: il a importé le corps du rock, d'un rock classique, venu de là, venu du blues, un blues qu'il ne chantait pas mais qu'il hurlait même assis en raison d'une hanche vieillissante "parce que le blues ça veut dire que je t'aime et que j'ai mal à en crever".
Finalement, Johnny valait autant par sa voix, que par son corps et par ce qu'il incarnait: un imaginaire de l'ailleurs, du Tennessee, de Los Angeles, des grands espaces que Bashung a chantés en grand voyageur et que Johnny a explorés en Harley Davidson, rejouant Easy rider.
Les bagnoles, la moto, autant de signes associé à la liberté d'aller et venir dans ces grands espaces de ce qu'on appelait le far-west.
En parcourant les grands espaces, Johnny Hallyday vieillissant continuait à importer l'imaginaire d'une Amérique qui n'existait peut-être pas ailleurs que dans son imaginaire mais qui nourrissait celui des fans.
"Mon Amérique à moi est telle que je la rêve

Telle que je l'ai vécue, telle que vous l'avez vue

Dans les films noir et blanc, la lumière était belle

Et les figurants des westerns semblaient tout droit venus

Des albums illustrés signés Norman Rockwell"

(Mon Amérique à moi, paroles de Philippe Labro)
Une Amérique que son corps portait.
Ce corps français du rock était un corps transatlantique, nourri des symboles d'une masculinité américaine traditionnelle, métissée de rock et d'Hollywood.
Article en ligne du New York Times
Le New York Times ne s'y est pas trompé en associant Johnny Hallyday à Elvis Presley.
L'attitude des deux rockers sur scène se retrouve dans leur manière de camper la masculinité sur leurs jambes écartées.
Le corps de Johnny est ancré dans la masculinité de Presley, saupoudrée d'imaginaire de cinéma américain.

Les looks de Johnny Hallyday se transforment, chemise ouverte, jeans, paillettes, franges, cuir, ray-ban, bandeau, pattes d'eph ou cuir moulant au gré du temps.
Pour faire vite, ci après quelques montages d'images obtenues en tapant "Johnny Hallyday" et une décennie, 1960, 1970 et ainsi de suite, sur google image.
Ce chronophotomontage illustre le processus de patrimonialisation du corps de Johnny. Comment il devient modèle pour un public populaire (je vais vite, on pourrait parler de Richard Hoggart, ou s'inspirer des Cultural Studies pour caractériser la "sous-culture de la jeunesse hallyday" qui va vieillir avec lui)
Johnny Hallyday dans les seventies, Ray-Ban, Favoris et Perfecto

Années 1980, franges, paillettes, cuir et clous

1990's, la cinquantaine rugissante

2000, le vingtième siècle ou le corps maîtrisé... et vieillissant

2016: Toujours vivant
On le voit sur ces montages, malgré l'âge, le corps reste campé dans la masculinité rock sur scène comme ailleurs.

Mais la masculinité faite patrimoine (avec ses goodies et produits dérivés vendus en ligne) passe
aussi par tous les symboles du rock dont Johnny Hallyday a joué.
Parmi eux, les bijoux et les tatouages.
Bijoux
Le corps de Johnny s'est couvert de bijoux tout au long de sa vie, boucle d'oreille (pas aussi tôt que Keith Richards mais quand même), pendentifs, bracelets, bagues, et sur les dernières années une juxtaposition de style, un peu à la Keith Richards justement dont il a reposté en 2016 un clin d'oeil à la mort sur son compte Instagram, affichant une ardoise indiquant avec humour "I survived 2016")
Les bijoux de Johnny peuvent paraître ringards aujourd'hui mais ils ont été des signes de rébellion, marques de mauvais garçons, cheveux longs et blousons.
Les bagues,vanités incrustées, pièces voyantes et marquantes des loubards inquiétants des années baston... et qui avec l'âge signaient l'enracinement du vieux chanteur dans les marques du rock.
Il faudra bien la faire cette généalogie du bijou hallydesque, depuis la croix des jeunes années au christ stylisé, crucifié, guitare en bandoulière... portés en pendentif.
Boucle à l'oreille, bagouzes aux doigts, croix sur le torse, manquaient plus que les tatouages.
Pour Johnny, le Christ portait sa croix... et une guitare

Tatouages
Johnny Hallyday était tatoué, très.
Et il a été aussi beaucoup tatoué sur le corps de ses fans.
Si les tatouages "de Johnny" représentent le chanteur, Johnny, lui affichent des motifs de cette Amérique qu'il incarne, celle des cows-boys et des indiens, celle de la liberté, de l'amour et la mort.
Jusque dans la peau Johnny porte le rock venu des Etats-Unis d'Amérique où il aimait d'ailleurs se faire tatouer (y compris le signe du diable, 666, symbole dont joue le rock). Le loup, l'aigle, le "dream catcher", le scorpion... les grands espaces encore, les animaux libres et fiers, les symboles des natifs, des Amérindiens...
Tout ceci, contribue à la construction d'un soi rockeur, quand bien même ce rockeur est devenu image, est devenu bijou, est devenu tatouage.

Ce corps-patrimoine du rock, élaboré pendant soixante ans de scène et de mises en scène survit à Johnny, comme celui d'Elvis, à coup d'images, de symboles, de vidéos et de bandes-sons.

Car la voix vient du corps, comme le rock vient du blues, là où se nichent les entrailles.

fan tatoué, "J't'ai dans la peau Johnny". Sur le "live" du Monde, 6.12.2017

note: cette réflexion sur "le corps du rock" comme espace de construction d'un type de masculinité, et sur la masculinité comme patrimoine (qui se construit, se diffuse, se transmet, se fixe et se déplace...) a été entamée avec Luc Robène (voir la revue Corps, Le Corps du rock).
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vendredi 3 novembre 2017

Johnny Hallyday déclin d'un corps du rock

Hier, 2 novembre 2017, Gala titre un article de Marion Rouyer:
Sous-titré "Une santé fragile", l'article renseigne sur les dernières hospitalisations du chanteur qui aurait été opéré de la hanche mais aurait aussi subi une séance de chimiothérapie pour son cancer du poumon.
La hanche de Johnny inquiète au moins autant que la cuisse de Zinedine Zidane en 2002.
Parce qu'elle est la hanche d'un patrimoine de la masculinité française.
Plus que la hanche, le cancer du poumon symbolise le déclin de celui qui depuis 50 ans incarne le corps français du rock, et au bout du déclin, la mort.

Les images de Johnny fatigué, au visage creusé et aux traits tirés et la certitude qu'il souffre d'un cancer rappellent qu'il va mourir, comme tous les rockers.
L'an dernier, l'entrée sur scène de Johnny dans sa tournée "Rester vivant", affiche pourtant ce qui fait sa force: la manière dont il se transforme en bête de scène et la manière dont son corps devient, dès la première mesure, dès la première lumière, un corps fort, un corps qui incarne une masculinité devenue patrimoine.
Hallyday est un chanteur-corps qui prend la scène depuis sa toute première apparition à la télé en 1960 à l'âge de 17 ans (que l'on peut voir ici et où il est présenté comme timide lorsqu'il doit parler mais dont on perçoit bien qu'avec sa guitare il incarne déjà le rock).

La toute première image du concert de "Rester vivant" de 2016, donc, celle où le rideau s'ouvre sur une ombre, Johnny Hallyday devient Marv, l'indestructible personnage de Sin City (2005), joué par un autre acteur-corps, Mickey Rourke.
Mickey Rourke as Marv, Sin City

La carrière de Johnny, ce sont des chansons (plus de 1000 titres), des disques (50 albums studios, plus de 25 albums live) et des tournées, de nombreuses tournées.

Entre les albums et la scène, Johnny offrent deux facettes:
Le studio donne les tubes enregistrés avec ce qui se fait de mieux comme musiciens, comme paroliers, tubes que les radios diffusent années après années. Dans le studio, Johnny est une voix. Sur les premières pochettes, il prend la pose du rocker.
Johnny Hallyday T'aimer Follement, 1960
Johnny Hallyday, Souvenirs, souvenirs - 1960
Les tournées donnent la scène et le corps suant, carré, synchronisé à la musique, un corps captant le regard par son énergie et par cette manière d'incarner le rock, même vieillissant, même malade, même affaibli. Sur scène, Johnny est un corps rugissant, chantant, vibrant... un corps qui s'offre et s'affirme, qui restitue l'énergie d'un public électrisé.

Avec la maladie, le corps de Johhny inquiète.
L'hôpital, il connaît. Les malaises, la hanche, le cancer...  La presse dite "people" chronique son corps vieillissant qui a ses faiblesses, d'autant qu'il a connu les excès.
Ce déclin de Johnny, on l'a connu chez d'autres forces du rock, Lemmy Kilmister dont le corps des derniers concerts avait perdu de la superbe, malgré le son, malgré la basse, malgré le micro placé haut.
Lemmy Kilimster
Hellfest 2015
Quelques mois avant de mourir
Le titre de l'article "Johnny Hally­day opéré de la hanche et immo­bi­lisé en fauteuil roulant" renvoie à une image de vulnérabilité qui ne colle pas avec la force du chanteur sur scène. Il évoque la couverture médiatique du déclin d'un jeunot pour Johnny, Shane Mac Gowan, le chanteur des Pogues, né en 1957, près de quinze ans après Johnny et que la presse britannique traque depuis qu'il circule en fauteuil. Lui aussi est connu pour ses excès d'alcool. Et tout semble se passer comme si le grand public se délectait de ce déclin.
Shane Mac Gowan, The pogues
Shane Mac Gowan, en fauteuil roulant
Johnny malade, blessé, est une image qui fera aussi la une des journaux, comme l'ont fait celles de son visage fatigué.
J'ai lu que le chanteur vieillissant et malade préparait une tournée.
Allumer le feu jusqu'au bout, c'est finalement très rock'n roll.

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à genoux sur un corps que tu étouffes. A George Floyd

«  En me mettant а genoux  J’ai pleuré  » (Daniel Darc, La main au coeur) Derek, tu l’as senti dans ton genou, hein, le moment où G...