Emeutes: pillage et chasse à l'homme en Angleterre

Los Angeles 1992
La Une de Libération (11-08-2011)
Crise boursière et émeutes urbaines
Qui sont les émeutiers et les pillards qui ont animé les nuits anglaises de ces derniers jours? C'est la question qui se pose désormais.
Après la volonté de savoir ce qu'il s'est passé (question de description), la question glisse vers le souci de savoir qui a fait quoi (question d'identification). Reste à saisir les mécanismes qui ont conduit à ces violences collectives d'une grande ampleur (question de compréhension).

L'identification se comprend dans le cadre d'un projet répressif. Il se donne à voir par la chasse à l'homme (hommes et femmes confondues d'ailleurs) qui se met en place sur le net, via les pages de la police ou d'initiatives diverses qui diffusent des images prises durant les pillages et les émeutes, comme ici.

Au temps de la peur, s'est substitué celui de la colère et de la vengeance. Internet, loin d'être diabolisé cette fois-ci par les pouvoirs publiques, devient un outil qu'ils manipulent pour identifier les émeutiers d'une part et les pillards d'autre part. Ils appelent ainsi les (bons) citoyens à se manifester et à dénoncer (anonymement) les personnes qu'ils reconnaissent sur les images diffusées. Pas besoin donc d'avoir été témoin des délits, des crimes et de diverses violences commises. Il suffit de reconnaître quelqu'un et de transmettre les informations permettant son identification pour faire son devoir.

Vous les reconnaissez?
call the police...
Le travail de compréhension (sociologique) prendra lui du temps. Un temps bien plus long que celui de l'émotion entretenue par les images et leur circulation sur la Toile.
Ces émeutes, comme toute réalité sociale non prévisible, résultent d'une configuration complexe et ne peuvent, pas conséquent, être réduites à une explication simple et univoque.Mais leur déroulement comme leurs conséquences indiquent beaucoup de choses sur la société dans laquelle elles se sont déroulées.

Que s'est-il passé?
Qui a participé à quoi?
Que peut-on en dire?

  • Quelques pistes de compréhension...:
Peut-on envisager, comme le fait le Time, le déclin de l'Europe? Ou bien faut-il interroger ces émeutes comme des manifestations récurrentes qui rythment nos sociétés depuis le milieu des années 1980?

Pour comprendre 2011, la nécessité d'un détour par l'histoire contemporaine s'impose. Les émeutes en Angleterre  2011, après celles qui ont touché la France en 2005 s'inscrivent en effet dans une forme de rebellion dont le paradigme semble être les South Central Riots de Los Angeles (1992), avec des banderilles plantées au début des années 1980 dans les cités lyonnaises des Minguette (Vénissieux), du Mas du Taureau (Vaulx en Velin) et, déjà, à Brixton au Sud de Londres, en 1985.
Ce détour par l'histoire suppose d'identifier les points communs de ces mouvements collectifs violents et de souligner la spécificité de chacun d'entre eux.
Je rappelle qu'il ne s'agit là que de pistes...

Parmi les points communs (Los Angeles 1992, France 2005, Londres 2011...):

•1- un fort sentiment d'injustice et de colère à l'égard d'une décision de justice ou du décès d'une personne imputé à la police. Néanmoins, la genèse de ces sentiments trouve son origine dans des réalités distinctes. A Los Angeles, 1992, c'est à la suite de l'acquittement de plusieurs policiers auteurs de violences sur un homme noir (passé à tabac après une course poursuite) que le quartier de South Central s'embrase. A Clichy sous bois 2005, c'est le décès de deux adolescents qui avaient été poursuivis par la police qui déclenche les hostilités.
Dans ces deux cas, la décision de justice ou la mort des adolescents, génère une très grande colère de populations qui s'identifient aux victimes et se sentent maltraitées par les forces de police.
A Londres le déclenchement des émeutes est lié à la mort de Mark Duggan, qui aurait selon certaines sources des liens avec des groupes mafieux, alors que ses proches le décrivent comme un homme sans histoire (voir la page d'hommage sur facebook)
Dans tous les cas, c'est un événement perçu comme insupportable qui déclenche les violences collectives.
Cliquer sur la carte pour l'agrandir
•2- Un essaimage des violences à des quartiers éloignés, selon les mêmes modalités. En France, tout est parti de Clichy sous Bois, avant de se propager à des quartiers proches puis plus éloignés. En Angleterre, les émeutes sont parties de Londres pou gagner le centre de l'Angleterre (Birmingham) puis le nord (Liverpool, Manchester...)

•3- Une stratégie d'affrontement avec les forces de police
Emeutes de Los Angeles 1992
•4- La destruction des symboles de l'autorité ou de la propriété privée

•5- Des pillages
Los Angeles 1992
Angleterre 2011
Affrontements collectifs avec les forces de l'ordre, vandalisme, pillage constituent ainsi la trilogie de ce qu'on appelle les émeutes.
Néanmoins, au-delà de ces points communs, il importe de repérer la spécificité de chacun des mouvements, ce que je ne suis pas en mesure de faire ici.

  • Angleterre 2011, Emeutes, pillages et chasse à l'homme
Images et émotions
Les images relayées par les médias de masse (TV et presse) organisent l'émotion collective. Ce que l'on constate d'abord, au visionnement des images, c'est la centration sur la destruction et le pillage. Les commentaires qui les accompagnent dressent deux catégories de la population l'une contre l'autre: les bons contre les méchants, selon un scénario assez simple.

Or, la diffusion des images (dont on reparlera tout à l'heure à propos de la chasse à l'homme qu'elles ont permise, "chasse à l'homme" étant ici utilisé de manière générique) indique très vite que la population qui se livre aux émeutes et aux pillages est plurielle.
Aux côtés de voyous figurent des passants profitant de l'aubaine d'une vitrine eventrée, des jeunes venus "faire des courses" à moindre frais, voire des personnes se défoulant contre les symboles de l'autorité (dont la police), alors que leur origine sociale les verrait plutôt du côté de cette autorité.
Les jugements en cours dans les différentes villes où ont eu lieu ces émeutes fournissent un certain nombre d'éléments de compréhension, mais soulèvent aussi un certain nombre de questions.

Diversité sociale et motivations éparses
Deux jours après la fin des émeutes, ce sont en effet près de 1500 personnes qui ont été arrêtées par la police, une bonne part d'entre elles dans l'après-coup, grâce aux images et aux appels lancés à la dénonciation des crimes et des délits. Le tribunal devient une sorte de contrepoint des idées reçues. D'abord, il indique, selon Le Monde que le profil des émeutiers est très divers, voire complexe pour Le Figaro. On peut, certes, se demander si les voyous ne sont pas que des voyous...

Néanmoins, la diversité des personnes impliquées surprend. Alors que certains commentaires se basant sur l'origine des émeutes (le quartier de Tottenham, majoritairement peuplé de personnes issues des Caraïbes) en ont fait des actes prodigués par "la communauté" afro-caribéenne, on constate d'une part que les Afro-Caribéen-ne-s sont loin de constituer la majorité des prévenu-e-s et, par ailleurs, que cette majorité est constituée de personnes au casier judiciaire vierge. Les émeutiers (du moins celles et ceux qui sont qualifiés ainsi) sont donc loin d'être des voyous des quartiers caribéens de Londres.

comparution immédiate
Certes, il est toujours possible de dire que ne comparaissent que celles et ceux qui ont été interpellés. Néanmoins, il est aisé de constater l'éclatement des catégories d'âge, de sexe, d'origine sociale, même si, bien sûr, les plus pauvres sont très représentés (lire l'article de Jason Paul Grant sur Owni). Les montages ci-dessous et ci-dessus de certaines des personnes passées en comparution immédiate offrent des indications sur cette diversité. D'autres données plus fines seront bientôt disponibles qui permettront de préciser la composition sociologique des personnes jugées pour rébellion, vol, destruction de biens publics, violences en réunion, tentatives de meurtre, voire meurtre...
comparution immédiate
Comme l'indique Cécilia Gabizon dans le Figaro, la cartographie des émeutes recoupe en partie celle des quartiers défavorisés, mais, une fois sorties de Tottenham, la composition des ses acteurs échappe aux catégorisation raciales, voire sociales. Ainsi, une jeune ambassadrice des jeux Olympiques de 2012 a-t-elle comparu pour vandalisme à l'encontre d'un véhicule de police.

L'auto-organisation des "communautés" en groupes de défense traduit bien sûr une société multiculturelle, c'est-à-dire une société dans laquelle des groupes sociaux coexistent plutôt qu'ils ne vivent ensemble. Par ailleurs, elle indique comment le racisme fonctionne comme ciment social. Pourtant, le racisme, s'il permet de justifier certaines réactions, ne peut expliquer les émeutes en termes de groupes raciaux. Les ainsi appelées "communautés" se sont avant tout rassemblées pour défendre leurs quartiers et leurs biens (voir l'article du Figaro du 11/08/2011). La communauté musulmane, elle, est apparu relativement en retrait des violences.

Contrairement aux émeutes de Los Angeles, celles d'Angleterre voient côte à côte des individus d'origines diverses. Des commerces intra-communautaires sont pillés. Les pilleurs ne peuvent pas non plus être identifiés à une communauté, blancs, asiatiques, noirs sont côte-à-côte sur les images diffusées par la police.


Les motivations des personnes comparaissant sont également très diverses, et peu d'entre elles justifient leurs actes par une pensée politique. Ni Charlie Bauer, le Redresseur de clous, ni Khaled Khelkhal dans les prétoires britanniques, mais plutôt des opportunistes de l'instant, comme le font apparaître les articles de compte-rendu d'audience. Des gamins, des paumé-e-s, des alcooliques, des pères et mères de famille...

Images, identification et répression
A un autre niveau, l'usage des images des émeutes et de la manière dont le gouvernement et les médias ont rétabli un ordre symbolique mérite aussi que l'on s'y arrête. Les  images de destruction et de violence ont généré des émotions intenses. Le pillage des boutiques peut être compris par une partie de la population, lorsqu'elle concerne le vol de produits alimentaires. Il devient moins excusable lorsqu'il s'agit de vol d'alcool ou de produits de consommation liés aux loisirs (consoles de jeux, lecteurs DVD, écrans plasma...). En revanche, l'incendie de voitures et de bâtiments, les agressions en réunion et les meurtres génèrent un colère qui s'apaise lorsque la police et les médias livrent au public les images des pillages. Le désir de punition canalise les énergies collectives sur ce travail d'identification grâce auquel de nombreuses personnes ont été arrêtées après-coup, certaines ayant même été dénoncées à la police par leur propre famille.

Les réseaux sociaux et la téléphonie mobile ont dans un premier temps été désignés comme une source de l'organisation et de la mobilité des émeutiers. David Cameron a même envisagé de bloquer twitter ou facebook, comme l'Egypte ou la Libye avaient pu le faire durant les révoltes du début 2011. Une nouvelle fois sous le coup de l'émotion, la parole politique diabolise des outils de communication. Pourtant, ces réseaux ont très peu été utilisés durant les émeutes, contrairement à la téléphonie mobile.

Ils se sont en revanche très vite transformés en alliés de la police, permettant d'identifier celles et ceux qui ou bien avaient encouragé à l'émeute ou au pillage, ou bien avaient rendu compte de leur participation, voire (pour les personnes les plus naïves) qui avaient exposé des photos de leur butin sur leur page facebook ou leur compte twitter. Les réseaux sociaux ont ainsi été mis au service d'une surveillance de tous pas tous, incarnation de cette micro-physique du pouvoir dont parlait Foucault et que Sabine Blanc avait déjà relevé en juin 2011, à propos des émeutes de Vancouver.

Les réseaux, notamment twitter, semblent avoir bien plus servi à informer des lieux ou des troubles se produisaient, à organiser la résistance citoyennes (comités de quartier, nettoyage des dégats, solidarité...) et, bien sûr, à identifier les pilleurs. (voir la brève du Post sur leurs utilisations concurrentes durant les émeutes).

Cette bascule et des jugements exprimés sur les réseaux sociaux traduit bien la manière dont le pouvoir politique se fonde sur les émotions plutôt que sur la raison. Je vous invite à consulter l'article d'Antonio A. Casilli et Paola Tubaro sur la question.
Nouvel article (18/08/2011) sur la crainte mais aussi les usages de twitter par les forces de l'ordre, sur Le Monde: Police, twitter, prison

Complément d'information: Darcus Howe, interviewé à propos des émeutes. Le racisme et les pratiques policières quotidiennes est le déclencheur des émeutes. La vidéo (sous-titrée en Français) dont je vous recommande le visionnement, vidéo que l'on retrouve en bas de l'article de Jason Paul Grant sur Owni, déjà cité ci-dessus)
La justice anglaise a fait preuve d'une extrême fermeté pour les personnes ayant utilisé Facebook pour appeler à des rassemblements durant les émeutes. Par ailleurs, d'autres ont été condamnées à de la prison ferme pour des infractions mineures. Voir l'article du monde du 17 août 2011.
Perry Sutcliffe-Keenan et Jordan Blackshaw
condamnés à 4 ans de prison pour avoir
appelé à rejoindre les émeutes via
facebook
La pénalisation des individus pour répondre à un problème social profond issu de la convergence de plusieurs facteurs de vulnérabilité. Lire sur ce point l'article de Rosa Moussaoui, Birmingham, aux racines du mal-être des citoyens anglais.
Le 19/08/2011, Antonio A. Casilli et Paola Tubaro ont approfondi les pistes de la dernière partie de l'article sur Owni: "Censure des médias sociaux: éléments pour une sociologie des émeutes britanniques"

Dans le Monde diplomatique de septembre 2011, un article d'Owen Jones, "L'ordre moral britannique contre la “racaille”".

... Au même moment, ou à peu près, d'autres émeutes, pour un accès gratuit à l'éducation, ont eu lieu au Chili*....

*avec ou sans twitter?
Emeutes au Chili... pour la gratuité de l'enseignement !

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