lundi 22 juin 2015

La langue des signes: une langue en soie, un corps en mots

Non, non, il n'y a pas de faute d'orthographe dans le titre.
La soie, c’est une étoffe légère, précieuse, qui permet de fixer des couleurs éclatantes. La soie, c’est aussi le poil du cochon ou du sanglier dont on fait des brosses d'une qualité inégalable, d’une douceur ou d’une dureté parfaites selon la manière dont on le travaille, et même, comme c'est le cas des blaireaux à barbe, d'une douceur ferme. La soie, c’est enfin une partie effilée du fer d’une lame d’épée ou de couteau qui permet de la fixer dans son manche.

Dire que la langue des signes est une langue en soie, c’est donc bien sûr un jeu de mots. Elle est d'abord une langue en soi, c’est-à-dire une langue à part entière avec son vocabulaire, sa syntaxe, ses dénotations et ses connotations, reconnue officiellement en France depuis 1991 (seulement).

Elle est aussi une langue en soie au triple sens du mot soie. C'est ce que je me suis dit le jour où j'ai découvert la langue des signes. Le premier aperçu, je l’ai eu lors du festival "Regards d’avril" en 2014, notamment Fleur et Couteau avec Anthony Guyon et Un enfant assorti à ma robe sur un texte de Fabienne Swiatly, interprété par Anne de Boissy et Géraldine Berger. Ce festival de création en langue des signes propose aussi des créations bilingues et mêle théâtre, danse, poésie et ateliers artistiques (le festival se tient les années paires au NTH8).

Et puis cette année, le samedi 20 juin 2015, j’ai été invité à être membre du jury d’un concours de clips de chant signe (ou chansigne) organisé par la compagnie ON/OFF, dirigée par Anthony Guyon, dans le cadre des « Nuits des Hiboux ».
C’est là que j’ai pu voir que la langue des signes est une langue en soie.
De la soie du sanglier, elle peut avoir la douceur et la dureté selon l’intention de celui ou de celle qui parle. De l’étoffe, elle a la souplesse, la finesse, la lumière . Quant à la soie de l’épée? La langue des signes fiche la communication dans la chair, elle l’ancre dans le corps d’où elle tire sa force.
Bref, parler avec son corps, produire et exploiter une langue à partir d’une motricité inventée sans cesse, ça n’est pas rien, d’autant que les nuances son infinies, comme celles d’un ciel.

Alors, le chant signe, c’est quoi? C’est une forme chantée en langue des signes. Une chanson sans le son ou plutôt une chanson avec le son (pour les entendants) et la poésie du texte, la rythmique du corps (pour les sourds). Je ne suis pas sûr d’être très clair, ni très précis, d’autant que parmi les clips visionnés il y a avait des choses très différentes: une chanson de Céline Dion ou bien Happy, le titre planétaire de Pharrel Williams (clip classé troisième, qui met en scène des adolescents de Toulouse), des clips sur les exécutions de Charlie-Hebdo du 7 janvier 2015, un récit d’une dispute conjugale, un clip très musical « Bête de somme », création classée deuxième… Bref, il y avait de tout.
Le classement se faisait à partir de quatre critères: d’abord l’émotion ressentie à la vision du clip, ensuite la qualité artistique du clip (originalité, montage, scénario, photo…), puis la qualité expressive en langue des signes et enfin (si cela était le cas et pour les entendants), le lien avec la musique.
Le jury était doublement paritaire, deux femmes, deux hommes, deux sourds, deux entendants:
les deux femmes: Marie-Emmanuelle Pourchaire, du NTH8 et Emmanuelle Laborit, une des rares star de la communauté sourde, directrice de l’International Visual Theatre (IVT), révélée au grand public pour son rôle dans Les enfants du silence qui lui a valu le Molière de la révélation théâtrale en 1993
les deux hommes, Christian Coudouret qui représentait la Fédération Nationale des Sourds de France
et moi-même, en tant que sociologue travaillant sur le corps, son éducation et ses techniques.
Marie-Emmanuelle Pourchaire, Philippe Liotard, Emmanuelle Laborit, Christian Coudouret
Jury du Clip de Chant Signe, Cie ON OFF, NTH8 2015

Les échanges au sein du jury ont été d’une rare qualité et d’une grande sensibilité. Ce moment a attesté de la capacité que nous avons à nous rencontrer, malgré nos deux langues ou grâce à elles et à ce que chacune d'elles peut dire du monde. Les interprètes sont nécessaires bien sûr. Je suis un analphabète en langue des signes mais la présence des interprètes d'Ex-aequo a entretenu la qualité du dialogue.  Mais ce qui est remarquable, c’est la manière dont deux cultures peuvent s’entendre, au sens fort du terme, dès lors qu’elles s’accostent pour se découvrir.
Emmanuelle Laborit annonce le 1er Prix
devant Philippe Guyon, jupe noire
et Anthony Guyon, jupe rose
(Soirée Tu as pris ta jupe?)



Le jeu sur la langue, le jeu de la langue est ce qui m’a le plus marqué dans la langue des signes: la recherche des manières les plus justes de signer (de dire) quelque chose, l’invention permanente pour créer des nuances, atténuer ou souligner un propos et l’engagement total du corps, au-delà du vocabulaire, par les mimiques, le regard, l’intensité d’un geste, la flexibilité d’un mouvement. Je reviendrai sans doute à tout cela plus tard, à cet apprentissage moteur à vocation exclusivement expressive.
Laëty - Sensass, 1er Prix du clip de Chant Signe, Lyon 2015

Le premier prix a été attribué à Sensass de Laëty que je mettrai en ligne ici dès qu’il sera disponible. Participant au prochain festival Clin d'Oeil à Reims, il n’est pas encore diffusable, mais ça ne saurait tarder.
Pour illustrer ce que fait Laëty, voici Radicale, une vidéo de Thomas Rault dans laquelle elle signe Demain c’est loin, du groupe français de rap I Am, une performance que je trouve époustouflante et qui montre que le chant signe n’est pas le mime, qu’il s’agit d’autre chose qui rajoute de l’émotion... là où il y en avait déjà.
Laëty signe Demain c'est loin d'I AM
Pour voir le travail de Laëty, voir aussi la page où elle rassemble différentes prestations dont Feminem où elle signait avec Delfi Saint Raymond avec laquelle elle a déjà remporté le prix ONOFF du clip de chant signe.

Comme jury, j'ai aussi ressenti l’émotion d’être baptisé et de recevoir « mon signe », celui qui permet à chacun d’être identifié dans la communauté, signe qui a été proposé par Emmanuelle Laborit herself. En un signe, je suis désigné au groupe  et je peux me présenter…
"mon" signe, le voilà: il consiste à rapprocher le pouce et l’index et à venir les placer deux fois de suite sur le lobe de mon oreille droite, un signe qui vient du bijou que je porte, anneau placé à l'horizontale. En langue des signes, je suis un peu The Lord of the ear ring ;-)

mercredi 3 juin 2015

Faites là où on vous dit de faire. Notes sur une expérience de partage avortée

Je rentrais du Conseil pour l'égalité entre les femmes et les hommes de la Ville de Lyon, présidé par Thérèse Rabatel. Le thème du jour était la pauvreté des femmes.
Le Secours populaire, le Secours catholiques, Femmes solidaires, le GAMS, le CIDFF sont intervenues, à la suite de la mission d'observation et d'évaluation de la ville, pour présenter un état des lieux de la pauvreté à Lyon et ses conséquences pour les femmes.
La pauvreté cartographiée
On y a parlé des situations de détresse générées par un retard de paiement de la CAF, de la nécessité de pouvoir retirer juste 5€ au guichet de la poste et de tenir 3 jours avec ces 5 euros..., de ces femmes qui ne vont pas chez le coiffeur, qui ne se maquillent pas, qui ne mangent pas, qui sont encore plus soumises à l'isolement, à la honte, aux violences... parce que pauvres, de celles qui tout en ayant un enfant de moins de trois ans ne trouvent pas d'hébergement...

Puis, en rentrant chez moi, j'ai senti de la colère.

La veille un espace coopératif venait d'être volontairement détruit par les services de la ville, appuyés par les forces de sécurité, CRS, police nationale et police municipale. Après avoir été détruit par des pelleteuses, l'espace a été muré, grillagé, surveillé afin d'en interdire l'accès. Il s'agissait d'un jardin partagé, le Jardin des pendarts, initié par le collectif la Ruche de la Croix-Rousse. Le jardin avait été rénové, avec des bancs, mais aussi des plantations de légumes, des composts, et même... des poules. Tout appartenait à tous. Un peu dans l'esprit du Sous-Commandant Marcos, depuis les montagnes du Chiapas ("Tout pour tous").
Cet espace, était un exemple de ce que l'on peut faire ensemble, au cœur de la ville.

Au conseil de l'égalité, le secours catholique dans sa présentation de la pauvreté à Lyon a pris l'exemple d'une femme de la Croix-Rousse, précisément. Sonia, une femme active, avec une vie sociale et relationnelle riche, mais une femme pauvre, seule avec ses enfants...
Cette même femme qui, peut-être, pouvait jusque là profiter du jardin des Pendarts en venant chercher un oeuf pondu par les poules, une salade, quelques radis; qui pouvait aussi récupérer un tee-shirt ou un pantalon pour ses enfants, parmi les vêtements posés là par celles et ceux qui préféraient les donner plutôt que les jeter; qui pouvait aussi prendre un livre pour elle ou pour ses enfants, les femmes et les enfant pauvres lisent aussi.
Au lieu de cela, cette femme pauvre de la Croix-Rousse pourra passer devant le jardin des Pendarts tous les jours en montant chez elle et voir le double grillage qui a été installé,  les portes murées, les fenêtres condamnées par des plaques métalliques et... le jardin détruit à coup de pelleteuses.

Parce qu'à Lyon, la solidarité ne s'auto-organise pas. Elle se décrète. Elle s'énonce. Elle se discute dans les grands et beaux salons de l'Hôtel de Ville, ceux-là mêmes où nous avons discutés de la pauvreté des femmes... Mais qu'un territoire temporaire de solidarité se crée sur un espace laissé vide, dans un terrain laissé à l'abandon, c'est insupportable.
Que des voisins se réunissent, se parlent, partagent en dehors de la désormais institutionnelle "faites des voisins", que des jeunes du quartier viennent le soir discuter avec les "darons" et se poser dans ce jardin parce qu'ils s'y sentent bien, ça n'est pas supportable dans la métropole qui se déshumanise. Que des lieux de rencontre s'instituent par la simple volonté de celles et ceux que la classe politique appelle à faire leur devoir de citoyen à l'approche de chaque échéance électorale, ça n'est pas acceptable.
Mais surtout que ces initiatives de partages ne gênent pas le voisinage, qu'elles produisent au contraire un espace de quiétude, ça n'est pas tolérable.
D'où la nécessité du recours à la force publique pour nettoyer tout ça afin que le peuple comprenne enfin qu'il faut faire là où on lui dit de faire.

Dans quelques mois, Sonia, la jeune femme de la Croix-Rousse pourra raconter au Secours Catholique qu'elle passe désormais chaque jour devant un immeuble flambant neuf, dans lequel elle ne pourra jamais vivre et à la place duquel, naguère, se trouvait un jardin où elle venait cueillir des radis bleus.



"La consigne, c'est la consigne, bonsoir"

Le Jardin des Pendarts
Volontairement détruit puis grillagé


jeudi 28 mai 2015

François Bon: Un corps qui lit. Autour d'une lecture performance de Fictions du corps

Le texte est sorti une nouvelle fois de lui.

François Bon, aux Subsistances, pour les 9è Assises Internationales du Roman organisées par la Villa Gillet, a craché ses fictions du corps lues avec ses tripes.

Le texte était sorti une première fois de lui entre 2012 et 2014 pour donner 48 fictions du corps, autant de notes sur les hommes inutiles, les hommes fragmentés, les hommes qui voient la nuit, les hommes jetables ou encore sur l'homme rien, l'homme transparent ou l'homme qui se tait...

Et puis le 27 mai, le texte est sorti de lui une nouvelle fois.
François Bon n'a pas lu Michaux, accompagné de Dominique Pifarély au violon et au moulinage numérique sonore, il a lu François Bon.
Et ça donne tout autre chose qu'une lecture solitaire des Fictions du corps.
Car François Bon est un corps qui lit.
Un corps qui s'engage dans chaque mot, un corps qui donne au texte une force nouvelle.
Le corps de François Bon qui se lit gonfle les mots de chair, de souffle.

Devant son micro Sennheiser MD-441, le même que celui de Dylan ou de Zappa, Bon exhibe son corps du rock, gueule son texte comme Keith Richards claque ses riffs, le scande comme John Bonham frappe ses futs... tout en force, tout en finesse, tout en rythmique. Tout en poésie aussi.

Le texte modulé, amplifié, trituré, frappe le public alors que Bon claque des doigts, tape du pied et le déclame comme on chante le blues.

Dominique Pifarély
Quand c'est fini, que la lumière se fait, le public est surpris de l'arrêt de ce corps qui lit, qui redevient corps humain, social, privé de l'énergie électrisante du rock et se met à sourire, remercier le public, les techniciens.
Quand François Bon lit les Fictions du corps, il lit comme chantent Robert Plant ou Iggy Pop, charnellement. Et c'est bon.

le micro Sennheiser MD-441 attend son maître...

mardi 14 avril 2015

Marc Naimark Why

Marc Naimark, Chicago 2006, Gay Games
Photo mise en ligne par Charlie Carson
Marc Naimark nous a quitté volontairement, il y a quelques jours (le 9 avril 2015). Je n'arrête pas de penser à lui depuis que j'ai appris la nouvelle par Manuel Picaud sur Facebook. La nuit, il est dans mes rêves... Et je repense à ce blog que j'ai ouvert il y a près de cinq ans maintenant, le 30 octobre 2010. Le premier billet s'intitulait "Le Corps au centre des réflexions".
Marc m'avait envoyé ce commentaire: "Bravo pour ton nouveau blog. Pour ce qui est des corps, il y en a des vieillissants et daltoniens qui ont du mal à le lire". C'est le seul commentaire que j'ai reçu mais il m'avait touché. Marc était ouvert, curieux d'une curiosité de l'enfant qui cherche par tous les moyens à répondre à la question qu'il se pose...
... d'une curiosité positive, de celles qui font avancer.

En 2006, j'ai vu Marc à Chicago pour les Gay Games. Il a pris les seuls photos que j'ai de moi à l'épreuve de force athlétique. Je ne connaissais personne. Il était comme un grand frère, attentif, protecteur, tout en tendresse.
En 2008, Marc avait traduit le texte de Tom Waddell "Why the Gay Games" pour Sport et homosexualités, le petit ouvrage que j'ai édité suite au colloque de Lyon de 2006. Nous avions passé des heures à discuter de la nécessité de se plier aux contrôles antidopages pour les Gay Games. Il comprenait les enjeux symboliques comme les effets pervers de chaque décision et n'avait de cesse de travailler à ce que soient faits des choix en cohérence avec l'esprit et les valeurs des Gay Games.
Une fois que je l'avais rejoint à Paris à ce propos (il était préoccupé pour les Gay Games de Cologne sur cette question des tests antidopage) nous avions circulé dans le vingtième arrondissement de Paris, autour de Gambetta. J'avais découvert une autre facette de son militantisme. Un engagement quotidien dans son quartier. Il y avait une animation associative. Il connaissait tout le monde. Il m'a expliqué son quartier. Je sentais qu'il y était bien et voulait que tout le monde y soit bien.
C'était là le sens de ses engagements: travailler au bien commun, à une société respectueuse des différences.
Nos derniers échanges ont concerné le rapprochement auquel il travaillait avec l'OIF (l'Organisation Internationale de la Francophonie) pour Paris 2018. Lui, l'Américain si précis en français, si bon défenseur de notre langue faisait un très bon négociateur pour la francophonie. Il m'avait également demandé les coordonnées d'Irène Théry qu'il voulait inviter pour une émission d'homomicro sur l'homoparentalité et la procréation médicalement assistée. Il m'avait aussi demandé de venir un lundi soir pour parler du sport gay et lesbien et des Gay Games dans l'émission qu'il animait.
Il était derrière le micro, derrière l'appareil-photo, derrière son écran à parler et à montrer d'autres que lui.
Il me paraissait infatigable. Toujours à l'affut de ce qu'il pouvait faire pour améliorer les choses, sans jamais se mettre en avant. Il avait des analyses si pertinentes et des propos si justes qu'il ne pouvait pas être compris par tout le monde. Son intelligence fine l'amenait à une perception acérée du monde. Il observait les injustices qui le mettaient en colère, surtout quand les pouvoirs chargés de les atténuer ne faisaient rien pour les combattre.
J'aimais aussi l'humour tout en ironie qu'il utilisait pour dénoncer les absurdités du monde. Le caractère corrosif de certains de ces billets et la manière qu'il avait de mettre en avant ce qui lui paraissait juste, ou beau, de dire l'amour de ce qu'il aimait, de ceux qu'il aimait.

Aujourd'hui encore, je suis triste. Pour lui. Pour la souffrance qu'il avait en lui et qu'il effaçait pour se mettre au service des autres.  Pour les personnes qui l'aimaient et qui se demandent Why Marc? Why?


ps: En écrivant ce billet, je pense plus particulièrement aux personnes avec qui j'ai travaillé pour une raison ou pour une autre aux côtés de Marc: Manuel Picaud, Chriss Lag, Armelle Mazé, Pierre Deransart, Emy Ritt, Christelle Foucault...

vendredi 2 janvier 2015

Daniel Darc, incarnation de l'être punk


Le garçon sauvage
sur Daniel Darc par Marc Dufaud
Riding life is not so easy
28 février 2013. Paris.
Daniel Darc ex-chanteur et parolier de Taxi girl est retrouvé mort chez lui. Il a succombé à une embolie pulmonaire. A cinquante-trois ans, son corps est celui d’un vieux rockeur mort au tout début de sa vie d’adulte. Dans une de ses dernières interviews, à quelques mois de sa mort, il confesse: je me sens comme un mec qui vient de devenir adulte. À cinquante-deux ans" (Daniel Darc, "J'ai envie d'aller vite", interview mise en ligne le 19 janvier 2012.) 
Lorsque la nouvelle est connue, les journaux avancent qu’il est probablement décédé d’une surdose d’alcool et de médicaments. Il semblait impossible qu’il soit mort de mort « naturelle ».



Il y a des personnes dont le corps révèlerait l’histoire qu’elles ont traversée. Les marques qu’elles portent indiqueraient non seulement leur parcours singulier mais aussi la manière dont leurs pratiques se seraient transformées et auraient contribué à modifier ce qui peut se faire dans la société. En d’autres termes, il existe des personnes qui non seulement rendent compte des changements sociaux mais encore contribueraient à les produire. Elles n’ont pas changé le monde, mais elles auraient impulsé un mouvement, participé à son inflexion aux marges, des marges depuis lesquelles ce mouvement se diffuserait à l’ensemble du corps social.
L'artiste performer Ron Athey fait partie de ces personnes (voir l'interview L'encre et le métal). De même Daniel Darc. L'un comme l'autre, ils incarneraient «l’être punk».
Pour Daniel Darc, cette incarnation commence avec l’auto-mutiliation à laquelle il s’est livré sur scène en 1978, jusqu’à ses tatouages, branding et scarifications, en passant par ses multiples surdoses d’héroïne. Il incarnait l'être punk à un point tel que dans la plupart des interviews les journalistes revenaient sur le punk, presque comme une nécessité, même s’il y était question d’albums qui n’avaient rien à voir avec la musique punk . Ainsi Thierry Ardisson dans «Tout le monde en parle», en 2004 : «Vous êtes une sorte de rock’n roll héros, avec ce que ça comporte de tailladage de veines, ce que ça comporte d’injections d’héroïne, un peu comme Iggy Pop»
Ardisson  alimente ainsi la figure du rockeur-punk héros défoncé à l’héro dans la lignée des Iggy Pop, Lou Reed, Jimi Hendrix, Keith Richards, Sid Vicious, Janis Joplin, Jim Morrison, des Ramones ou des Pretenders. Daniel Darc serait dont une incarnation de la figure du rocker défoncé dont le corps porte les traces d’automutilation de jeunesse mais aussi d’une sorte de résurrection qui passe aussi par le corps et les tatouages qui s’engagent dans une perspective esthétique de construction de soi (sur ce point, des similitudes se font jour avec Ron Athey dont Darc adorait le travail).
Darc analyseur du punk ? Il incarnerait ce qui s’est joué dans le moment punk, le passage d’une musique métissée à un style de vie, à une image, à une figure. Daniel Darc ne porte pas de crête Mohawk*. Mais avec ou sans crête, l’engagement du corps dans une expérience de soi liée aux drogues, à l’alcool, au tatouage, aux scarifications le situe dans la lignée de la fiction punk telle qu’elle s’est cristallisée depuis les Sex Pistols ou les New York dolls, qui faisait que « ce corps qui perdait nom [en référence aux noms de scène], on le trouait et on l’affirmait comme exsangue ou en soif uniquement de ses poisons » (François Bon, « Commentaire sur les Sex Pistols », Tierslivre, 2013). L'affichage d'une masculinité rock avec bottes et perfecto complète la figure punk/rock auquel le corps marqué de Daniel Darc collait si bien.
* La coupe Mohawk ou la coupe Iroquoise et leurs variante sont des coupes de cheveux qui ont caractérisé le mouvement punk des années 1980 et qui sont devenues une forme de signe d'appartenance à une communauté punk. Elles consistent à porter le crâne rasé sur les côtés et à dresser différemment les cheveux sur le dessus du crâne. Considérée comme moins agressive aujourd'hui, ces coupes sont désormais popularisées dans des groupes sociaux très divers et intégrées à la panoplie des coupes à la mode.
Ron Athey Los Angeles
début des années 1980
Fuck you style
Sur Daniel Darc, voir aussi sur ce blog: Darc Tattoo, la lumière du noir.

samedi 13 septembre 2014

Body Suspensions : Le corps éprouvé


Photo Anna Pizzolante
Suspensions : Le corps à l’épreuve.
Réflexions sur la genèse d’une pratique corporelle contemporaine
Philippe Liotard, Université Lyon 1
Lukas Zpira by Denis Rideau
ébauche d'article (ce qui suit est une ébauche d'article sur la fonction de la douleur – réelle ou imaginée – dans la mise à l'épreuve du corps, notamment dans les pratiques de suspension corporelle utilisant des crochets placés sous la peuau. Je mettrai en lien la version définitive de l'article lorsqu'il sera publié)
Prologue
Septembre 2007, Saint-Romain au Mont d’Or.
La scène se situe dans un bunker métallique au sein de la Demeure du Chaos, près de Lyon. Deux performeurs s’affrontent sur un ring de boxe long et étroit. Il s’agit de Lukas Zpira et de xEddyx, deux body-artistes explorant les modifications corporelles. Le torse nu, ils portent comme tenue de scène leurs tatouages, leurs piercings et leurs implants. En arrière-plan, Satomi Zpira fait office d’arbitre-prêtresse.
Une jeune femme m’accompagne au spectacle.
Sur le ring, les combattants se préparent.
xEddyx enfile des gants chirurgicaux en latex stérile. Il place à hauteur des omoplates deux crochets sous la peau de Lukas Zpira, agenouillé. Il est à son tour équipé de la même manière pour la suspension. Les crochets sont ensuite reliés à une corde, de type corde d’escalade que chacun d’eux saisit. xEddyx et Lukas Z. se hissent alors à la force des bras. Progressivement, tirant sur la corde fixée aux crochets ils s’élèvent. La masse de leur corps étire la peau du haut du dos où passent les crochets.
Lukas Zpira & xEddyx, Demeure du Chaos, 2007
Une fois suspendus, Lukas Z. et xEddyx se livrent à un simulacre de combat. Deux gladiateurs aériens s’opposent. La rencontre des corps suspendus est rythmée par Satomi Zpira qui scande le contact des corps flottants en frappant sur les parois métalliques du bunker. Le public a le regard levé vers ce combat de mutants post-apocalyptiques dans une arène mad-maxienne. Les deux corps ornés à la peau étirée préfigurent de nouvelles pratiques clandestines d’affrontement à la Fightclub ou encore un sport nouveau qui se codifierait au cours du XXIè siècle pour générer un spectacle économiquement rentable, à l’instar des Mixed Martial Arts (MMA).
Je prends la jeune femme dans mes bras pour l’apaiser. Elle n’a pas aimé le spectacle de ces corps suspendus à la peau étirée par des crochets. Je la comprends. Sensibilisé à ces pratiques depuis plusieurs années, je n’ai pas été suffisamment attentif à leur réception auprès d’une personne qui les découvre. Familiarisé à ce spectacle par mes recherches antérieures (notamment celles que j'ai menées pour éditer "Modifications corporelles" avec la revue Quasimodo), j’ai oublié que les suspensions peuvent être perçue violemment, générer de l’incompréhension, du rejet voire du dégout. En tout cas, du malaise.
Les crochets passés dans la peau sont au centre de ce qui  les rend souhaitables ou critiquables, appréciables ou désagréables. Apprécier la performance de Lukas Z. et xEddyx suppose une forme d’initiation et implique une proximité minimale avec la culture de l’underground qui soumet les corps à de nouvelles épreuves. Leur performance était impensable dix ans plus tôt, même si les pratiques de suspension étaient, elles, déjà ré-explorées notamment en Amérique du Nord, avant de se diffuser en Europe à l’aube de l’an 2000. 
Georges, Tribe Hole, Genève
Plusieurs questions s’enchaînent. Comment est-il possible que des individus sains d’esprit se livrent à des pratiques venues d’un autre âge et d’un autre espace? Comment ces pratiques sont-elles perçues et qu’est-ce qui trace la ligne de démarcation entre les personnes qu’elles rebutent et celles pour qui elles deviennent désirables? Que dit cet usage des crochets sur notre perception du monde? Que disent ces pratiques sur l'expérience humaine?
Suspensions occidentales. Genèse
Re/Search Modern Primitives
Obsolete Body Suspensions
Stelarc
note 1 : dans les années 1980, deux publications initient les Occidentaux aux pratiques de suspension :
Obsolete Body Suspensions Stelarc, publié en 1984 qui reprend les premières expériences de suspension de Stelarc
– le numéro spécial de la revue RE/Search intitulé « Modern Primitives », paru en 1989 qui expose – parmi d’autres explorateurs du corps – le travail de Fakir Musafar.

Nous sommes à quelques années de l’arrivée d’Internet et ces publications révèlent des pratiques alors totalement marginales: les suspensions corporelles réalisées après un percement de la peau et la mise en place de crochets auxquels sont suspendus les participants.
Stelarc
note  2 : Les pratiques décrites ne recourent pas aux mêmes techniques ni ne visent les mêmes finalités. D’un côté Stelarc se situe dans une expérimentation du potentiel du corps humain dans une perspective que nous pourrions qualifier aujourd’hui de post-humaniste. De l’autre, Fakir Musafar revisite les rites des sociétés traditionnelles passant par une mise à l’épreuve du corps, notamment par une atteinte faite à la chair.
note 3 : Dans Obsolete Body Suspensions, Stelarc, Stelios Arcadiou (officiellement renommé Stelarc sur son passeport australien) expose sa théorie du corps obsolète. Il retrace son expérimentation des suspensions, tout d’abord par des cordes et des harnais (de 1971 à 1976) puis par des crochets, à partir de 1976. Le passage du harnais aux crochets s’explique par la différence de sensations. Dans le harnais, le corps est posé. Il est supporté. En revanche, par les crochets, il est suspendu.
L’idée de la suspension consiste à se rapprocher au plus près des conditions de la gravitation. L’insertion de crochets a pour corollaire l’étirement de la peau que Stelarc considère comme un élément nécessaire à l’expérience gravitationnelle : « D’une certaine manière, la peau rend plus authentique la procédure de suspension car vous ressentez ainsi votre corps dans un champ gravitationnel d’1G ». Pour Stelarc, la douleur est un élément de l’expérience, dans la mesure où elle constitue un signal d’alerte naturel pour l’organisme.
note 4 : Dès 1971 au Japon, Stelarc expérimente la question de « l’homme amplifié » à partir d’une exploitation des courbes sonores des muscles, de l’estomac ou du cerveau. En 1975, il prévoit une « performance pour peau étirée » à Adelaide. Stelarc ne peut pas la réaliser car elle est alors jugée « masochiste » et refusée pour des raisons médicales autant que morales. Il s’inspire des techniques des Sadhus en Inde et ne connaît pas encore les rites des Amérindiens des Grandes plaines qu’il découvrira avec le travail de Fakir Musafar.

Stelarc
note 5 : en 1976, à Tokyo, Stelarc réalise sa première « performance pour peau étirée ». Il le fait sans spectateurs. « La peau étirée constitue l’évidence de la position non naturelle du corps dans un champ gravitationnel d’1 G. Le corps est transformé en paysage gravitationnel. » Il enchaîne ensuite de multiples expériences de suspension avec étirement de la peau dans des espaces clos. Puis il va réaliser d’autres performances en plein air dans des arbres, au-dessus de l’Océan ou dans une rue de New-York.
Fakir Musafar

note 6 : Le numéro de RE/Search intitulé « Modern primitives » constitue la seconde référence importante par laquelle les pratiques de suspension vont être présentées aux Occidentaux (notamment aux Etats-Unis puis en Europe). Ce numéro, par sa diffusion auprès de l’avant-garde du piercing française, va contribuer à rendre publiques des pratiques secrètes ou réservées à des groupes de l’underground (communauté gay, sado-masochiste, mais aussi punks…).
Il a un impact sur les acteurs les plus éclairés de la communauté du tatouage et du piercing (notamment Olivier Laize co-fondateur, avec Emma, de Tribal Act, Paris, qui  rencontrera Fakir Musafar dès les années 1990) et popularise des usages jusque là très souterrains (comme les piercings génitaux par exemple). Ce numéro de RE-Search se présente comme une tentative de réponse à une énigme sociale contemporaine : les pratiques d’intervention sur le corps allant d’un engagement approfondi dans le tatouage ou les piercings jusqu’aux pratiques de suspension et de « body play », des jeux avec le corps très invasifs le soumettant à l’épreuve de l’aiguille, des crochets ou du poinçon. (sur le « body play » voir le site de la revue éponyme éditée par Fakir Musafar)

Fakir - Dessin BB Coyotte
note 7 : La première image du numéro de Re/Search présente en pleine page une suspension de Fakir Musafar puis un long article sur ce même Fakir qui se conclut par ses expériences de suspension. Le piercing génital, l’étirement du scrotum ou les jeux avec le pénis (inspirés des Sadhus indiens) sont combinés aux expériences de contention (corsets) ou des rites comme les épées de Shiva qui consistent à porter une parure métallique soutenues par des épées plantées dans la peau. Bref, l’article présente la manière dont Fakir Musafar a expérimenté sur son propre corps la majorité des rites traditionnels soumettant le corps à l’épreuve de la chair.

note 8 : Dans l’article sur Fakir Musafar, deux références anthropologiques sont présentées en matière de suspension. D’une part celles qui ont été observées chez les Sadhus (en Inde) et par ailleurs celles qui avaient cours dans les rites d’initiation des Amérindiens des grandes pleines d’Amérique du Nord. Ces deux références donnent à Fakir Musafar non seulement un prétexte à expérimenter des épreuves corporelles venues des différentes civilisations mais encore une possibilité d’élévation spirituelle. Qu’il s’agisse des pratiques issues des Sadhus ou de celles des cérémonies initiatiques d’Amérique du Nord, Fakir tente d’éprouver des sensations corporelles à partir desquelles il atteint un état altéré de conscience.

note 9 : Depuis ces deux productions, Internet est arrivé. Ce qui relevait d’un échange entre avant-gardes de l’underground corporel s’est largement diffusé, à défaut de se populariser. Des initiatives comme celle de Shannon Larratt (1973-2013) à Toronto de recueillir l’ensemble de ce qui se fait en matière de modifications corporelles et de diffuser sur son site Body Modifications Ezine, plus connu sous son acronyme BME, contribuent à connecter partout dans le monde de nouveaux adeptes, qu’ils soient inspirés des « Primitifs modernes » dans la foulée de Fakir Musafar ou d’une interaction avec les technologies comme l’expérimente Stelarc.
 
note 10 : Le travail de catégorisation des pratiques de jeux corporels éprouvant la chair réalisé par Fakir Musafar permet de classer les suspensions : Chest (poitrine ou « O-kee-pa ») ; Coma ; Knee ; Suicide ; Résurrection ; Crucifix ; Superman ; Autres… constituent autant de manière de se suspendre… et d’éprouver des émotions intenses. Les formes se diversifient à l’occasion des conventions de suspensions. Néanmoins, pour une même forme, la pratique varie selon le contexte et la finalité de la suspension. Deux personnes qui réalisent une suspension « Suicide » (accrochées par deux crochets placés à hauteur des omoplates) semblent réaliser la même chose. Mais elles peuvent vivre des expériences différentes en fonction du contexte dans lequel elles les réalisent et des significations véhiculées par le groupe.
Photo Endorphins Rising, Dijon


note 11 : Ce qui peut sembler surprenant aux observateurs novices, c’est que les pratiques contemporaines de suspension recherchent le bien-être sinon l’extase. A ce titre, elles s’inscrivent dans le cadre de pratiques hédonistes, bien loin des représentations masochistes associées à l’usage de crochets. La seconde génération des adeptes des suspensions s’inscrit dans cette recherche de plaisir.

Des acteurs comme Rolf Buchholz (Allemagne), Aneta et Samppa Von Cyborg, Steve Haworth (USA), Roland et Ralf de Visavajara (Allemagne), Georges de Tribe Hole (Genève), ou encore Lukas Zpira et xEddyx (France) pour n’en citer quelques uns, contribuent à renouveler les formes et les significations de ces pratiques.
Rolf Buchholz, coma suspension
note 12 : Les émotions ressenties lors des suspensions, de Stelarc à Zpira en passant par Aesthetic Meat Front sont de deux ordres : d’une part celles qui sont ressenties par celles et ceux qui s’y livrent et par ailleurs  sur celles et ceux qui regardent.

Louis Fleischauer, Aesthetic Meat Front

Toutes les suspensions ne sont pas destinées à être vues. Néanmoins, qu’elles s’inscrivent dans une performance artistique ou dans un rituel plus intime, chacune d’entre elles contribue à rendre acceptable sinon désirable l’expérience de soi suspendu.
Anthony Green. 2 points suicide, Londres avril 2012




la peau étirée de Rolf Buchholz en gros plan
Cedric, Crucifixion avec masque à gaz, 2011





• James D. Paffrath & Stelarc, Obsolete Body Suspensions Stelarc, Californie, JP Publications, 1984.
• Vivian Vale & Andrea Juno, « Modern Primitives », RE/Search, San Francisco, V/Search, 1989.

mercredi 27 août 2014

Pour en finir avec les avantages faits aux handicapés dans le sport comme ailleurs

Markus Rehm, plus haut, plus loin plus fort... trop loin?

Offrir des compensations, permettre des adaptations, relève d'une valeur profondément humaine, la solidarité. Toutes les sociétés ont construit et construisent des solidarités grâce auxquelles les plus faibles d'un groupe peuvent survivre, les plus vulnérables sont pris en charge par le groupe d'une manière ou d'une autre. Associée au principe d'égalité (qui n'est pas un principe premier dans toutes les sociétés) la solidarité nécessite la mise en place de dispositifs d'aide, d'accompagnement, d'assistance, d'adaptation permettant à toutes les personnes concernées d'accéder à l'éducation, au loisir, à l'emploi, au logement... bref, à une vie digne et sans discriminations.
Et pourtant...
Et pourtant d'autres valeurs viennent mettre en tension ces principes d'égalité et de solidarité: la performance, la concurence, la compétition (dès lors que ces pratiques sont érigées en valeurs).

Dans ce cadre là, les personnes handicapées agacent pour les avantages dont elles bénéficient.

Par exemple: les personnes à mobilité réduite ont à leur disposition des places de stationnement aux endroits les plus prisés des automobilistes en quête de place. Ces places bleues – vides le plus souvent alors qu'il est "impossible de se garer" — agacent certaines personnes non encore handicapées qui doivent se garer loin et marcher (puisqu'elles le peuvent) pour se rendre là où une personne handicapée peut stationner son véhicule sans le moindre délai (sauf quand parfois une personne non encore handicapée a pris la place parce qu'elle "en avait juste pour cinq minutes"). Le rapport au temps vient donc ternir cette solidarité sociale (marquée par la loi et le code de la route) qui, si elle n'était pas réglementée, serait mise à mal par les égoïsmes individuels ordinaires.

Anecdote: un jour que je faisais remarquer à une personne s'étant garée avec son fils sur une telle place pour aller au cinéma qu'elle avait dû se garer là par erreur, elle me répond très agressivement qu'elle "travaillait" avec des handicapés, ce qui, en conséquence et selon le principe de solidarité, lui permettait à son tour d'utiliser ce type d'adaptation. CQFD

Mais il est d'autres espaces où les adaptations proposées aux personnes handicapées posent problème: tous ceux où la compétition inter-individuelle règne.
Bien sûr, le monde de l'entreprise. Les emplois dits "protégés" dans un espace concurrentiel ne vont pas sans générer ressentiment, jalousie, envie...
Le monde scolaire également où, selon le type de handicap, les adaptations sont plus ou moins acceptées. Si personne ne voit à redire à ce que des rampes d'accès ou des ascenseurs soient créés pour permettre à tout élève en fauteuil d'accéder aux étages, l'usage des ordinateurs pour les élèves possédant des troubles des apprentissages ne va, par exemple, pas sans poser de problèmes.

Anecdote: Contrôle commun en classe de première. Une élève scolarisée avec un ordinateur (compensation indispensable compte tenu de son handicap) doit justifier son usage auprès de l'enseignant surveillant l'épreuve (un professeur d'éducation physique). Celui-ci, plusieurs fois au cours de l'épreuve vient parler à cet élève (et à cet élève seulement) en lui faisant des remarques sur la justice (du style "C'est ça la justice"). La justice, pour cet enseignant serait-elle que les élèves paraplégiques rampent jusqu'à leurs salles (pour les tétraplégiques l'affaire se corse), que les élèves non-voyants découvrent le sujet d'examen "comme les autres" dactylographié sur une feuille qu'ils ne peuvent pas lire? L'adaptation visant la compensation d'un handicap est ici perçue comme une injustice dans le cadre du système d'évaluation parce qu'elle bouscule les habitudes qui font que "tout le monde doit être soumis à la même règle".

Enfin, le monde des sports.
Après Oscar Pistorius, Markus Rehm vient rappeler que le principe de solidarité ne vaut qu'associé à l'inégalité de traitement. Pour l'un (voir ici) comme pour l'autre l'amputation produit cette curieuse argumentation selon laquelle le port d'une prothèse apporterait un avantage sur des athlètes valides. Certes, les qualités mécaniques des lames de carbone qui servent de prothèse sont indéniables. Mais au lieu de se réjouir de l'arrivée de personnes différentes ayant pu compenser leur handicap grâce à un entraînement intense leur permettant d'accéder à l'excellence sportive, des voix s'élèvent pour dénoncer un avantage injuste (bien que ponctuel, limité et largement pondéré par les désavantages liés à la prothèse elle-même). Être handicapé et appareillé est injuste... pour les valides.
Le règlement sportif est convoqué ("que voulez-vous, c'est la loi du sport") pour rejeter la participation de ces sportifs handicapés (notamment la Règle 144.3.c des compétitions de la Fédération internationale d'Athlétisme: «devra être considérée comme une aide et par conséquent ne sera pas autorisée: (à l’exception des chaussures conformes) l’utilisation de toute technologie ou dispositif ayant pour effet d’apporter à l’utilisateur un avantage qu’il n’aurait pas eu en utilisant l’équipement spécifié dans les Règles.»
Bref pour que la compétition soit équitable, courez sur vos moignons!

Le jour où j’ai stoppé les Popovs dans le Bugey* « Comme il faut mal aimer son peuple pour l’envoyer à des choses pareilles. À présent je...