corps de femmes et sports d'hommes par Judith Depaule

Corps de Femmes
Rugby
J'ai assisté ce soir au deuxième volet du projet "Corps de Femmes", création en quatre parties de la compagnie mabel octobre, mis en scène par Judith Depaule.
Après Corps de Femmes.1 Le Marteau, c'était donc Corps de Femmes.2 Le Ballon ovale qui était joué au Nouveau Théâtre de Montreuil.
Avec ces pièces, Judith Depaule met le corps au centre de ses réflexions: le corps de femmes qui jouent au rugby, après avoir créé la première pièce autour du corps d'une lanceuse de marteau. Dans Le Ballon ovale, une actrice dit les mots de joueuses dont les portraits défilent en arrière-plan sur grand écran. Chacun de ces portraits fournit le prénom et l'âge de la joueuse, sa profession et le nombre d'années durant lesquelles elle a pratiqué le rugby. L'actrice reprend les paroles des joueuses sur le rugby, le jeu, la féminité, la maternité, la famille, l'engagement physique, la violence, le moment où, adolescentes, certaines ont dû arrêter de jouer avec les garçons, ce qui signifiait arrêter de jouer tout court... Puis viennent des images de ces femmes dans le jeu, plaquant, percutant, se jetant au sol, poussant, évitant l'adversaire, frappant le ballon au pied, le passant à la main...
Le montage de Judith Depaule alterne les images fixes, les corps en mouvement et les mots... La répétition des mêmes mots, des mêmes formules, "on pense rugby", "on mange rugby", "on dort rugby..." entraîne le spectateur au coeur d'une passion revendiquée comme telle par les joueuses.  La répétition des images bouscule les stéréotypes liés à la mise en scène du corps des femmes: les visages fermés, les cheveux collés par la sueur, les projections et les contacts interrogent les spectateurs non initiés. "Je suis une femme, mais j'suis pas une chochotte" prévient une joueuse.

Tout au long du spectacle, je me suis interrogé sur les manières de produire de la connaissance.
Judith Depaule définit sa production comme un "spectacle documentaire" qui repose sur une investigation. Pour en arriver à cette synthèse, elle a réalisé un travail dans la durée auprès des femmes dont elle s'est approprié le discours, les images, les ambiances pour en restituer un condensé.
Cette façon de faire m'a rappelé le travail de Corinne Miret et Stéphane Olry qui avaient enregistré 42 entretiens d'une heure pour écrire  mercredi 12 mai 1976, selon un dispositif très strict.
Dans les deux cas (mercredi 12 mai 1976 et Corps de femmes), le sport sert de support au récit.
Or, le travail préalable à la mise en récit n'est pas très éloigné de celui qui est nécessaire au recueil ethnographique. Pour mercredi 12 mai 1976, Corinne Miret et Stéphane Olry avaient demandé à chaque personne de venir pour l'enregistrement avec un objet vert avec lequel elle devait poser en fin d'entretien. Cette manière de mettre en scène un objet porteur de sens pour ces personnes renvoie à ce que dit l'anthropologue Jean Bazin dans Des clous dans la Joconde, notamment dans le chapitre "n'importe quoi", où il montre que le travail de l'ethnologue consiste à ramasser n'importe quoi, du moment que cela a servi, c'est-à-dire du moment que cela traduit un usage humain.
Dans Corps de Femmes.2 Le Ballon ovale, certaines portraits pris en salle de musculation restituent une ambiance. On n'y voit pas de corps au travail, mais la présence des joueuses de rugby en ce lieu indique ce travail en négatif.

Dans mercredi 12 mai 1976, l'histoire tourne autour des hommes sur le terrain. A onze contre onze. L'histoire est celle de l'émotion qui a été produite par des hommes jouant en vert sur un rectangle vert, lors d'une finale de coupe d'Europe de football.
Dans Corps de Femmes.2 Le Ballon ovale, ce sont des femmes qui jouent sur un rectangle de gazon. Elles n'auraient pas pu y jouer en 1976. Ni au rugby, ni au football d'ailleurs (Judith Depaule insère à ce propos un commentaire dans le spectacle qui rappelle très brièvement que le rugby, sous sa forme actuelle, n'est apparu qu'à la toute fin des années 1980).

Je me suis interrogé sur la manière de produire de la connaissance, car dans ces deux spectacles les artistes mettent en scène en l'espace d'une heure ce que les sociologues expriment péniblement à travers des centaines de pages.
L'interrogation est donc double: comment percevoir la réalité et comment en restituer la perception que l'on en a eue?
mercredi 12 mai 1976 est une pièce de théâtre à laquelle Pascal Charroin, historien et spécialiste de "l'épopée des Verts" ne rajouterait rien (voir sa thèse Allez les Verts, de l'épopée au mythe, thèse de doctorat. STAPS, Lyon 1, 1994), ou presque-rien (encore que le presque-rien n'est pas rien comme  le rappelle Vladimir Jankélévitch. Le voir en vidéo ici)
Corps de Femmes.2 Le Ballon ovale, illustre quant à elle les analyses de Christine Menesson sur les femmes se livrant à des sports que Catherine Louveau qualifierait de sports de tradition masculine.

En décrivant ce qu'est être une femme et jouer au rugby, Judith Depaule expose comment se construit une identité de genre. En voyant le rendu du spectacle, je l'ai imaginé sur le terrain, avec sa caméra et le regard qu'elle portait sur ces Indigènes des stades aux moeurs étranges. Car là où les ethnologues et les sociologues vont du terrain à la thèse, elle va du terrain à la scène.
La connaissance qu'elle produit échappe bien sûr aux canons de la production scientifique et à ses oripeaux académiques.
Elle est cependant une connaissance clinique, précise et juste.
Ce qui la différencie du travail universitaire, ça n'est pas la finesse de l'observation mais la manière de restituer la logique des actrices. Tout comme Corinne Miret et Stéphane Olry dans mercredi 12 mai 1976, elle permet d'accéder aux émotions. Les premiers exprimaient l'émotion des supporters de tout âge, et de toute condition. Judith Depaule expose celle des joueuses parlant du plaisir qu'elles expriment en allant jouer là où, en tant que femmes, leurs aînées ont dû faire leur place.
Corps de Femmes n'est pas une fiction, mais bien un documentaire vivant dont la mise en récit exprime la manière dont une pratique sociale se construit dans un discours. Ces corps de femmes engagées dans le rugby montrent comment, en apprenant à jouer au rugby on apprend autre chose que les gestes techniques, comment chaque actrice incorpore un système de valeurs et de significations. Au bout du processus d'incorporation, c'est un "être rugby" qui se dessine, qu'il faudrait désormais comparer avec celui décrit par Anne Saouter.

mise à jour:
le monde magazine a consacré un article à la création de Judith Depaule, repris en ligne sous le titre "Sports virils au féminin"

le 8 mars, la Ville de Lyon célèbre la journée internationale pour le Droit des Femmes en interrogeant le sport: le programme de Sport au féminin, en course vers l'égalité, événement auquel je consacre un billet.

Toujours à propos du corps de femmes dans le sport, j'ai trouvé "The Athlete", une série de photos de sportives (et de sportifs) de haut niveau dévoilant leur corps devant l'objectif d'Howard Schartz et de Beverly Ornstein, que vous pouvez aussi consulter partiellement, sous le titre Olympis perfect bodies Des corps de femmes dans des sports d'homme (l'haltérophilie par exemple) ou dans des sports féminins (comme la gymnastique rythmique) sont exposés dans leurs différences, jusqu'à Aimee Mullins, qui pose entre deux coureuses de fond.

Commentaires

  1. Si le travail de Judith Depaule se situe entre documentaire et performance artiste, il me fait penser alors à d'autres spectacles vivants d'actualité qui questionnent principalement le genre et tout particulièrement le corps de femmes. Je ferai ici plus particulièrement référence à deux performances artistiques Gardenia d'Alain Platel et O queen de Michel Schweizer. Ces deux productions m'interrogent également sur la perception de la réalité et la restitution de la perception que l'on en a eue?
    Il me semble que les deux artistes exemplifient de façon assez radicalement différentes leur perception de la féminité, du rapport au genre et la façon d'en rendre compte.
    Michel Scheizer invite sur scène trois reines de l'exhibition une danseuse classique, une culturiste, une strip-teaseuse. Ces corps de femmes sont dévoilées les unes après les autres, dans une scénographie propre des gestuelles de leur re-présentation , de leur métier qui peuvent suffire à nous émouvoir.
    Ce que M. Scheizer nous donne à voir c'est sa perception des formes de féminité socialement possibles, probables . Comme si, lui entrait sur la pointe des pieds dans le questionnement de sa propre féminité. Sa place sur scène, le rôle qu'il se donne reste celui d'un médiateur ou d'un homme tiraillé par la perte éventuelle d'une relation de domination sur les femmes.

    Le travail de Platel se situe dans une perception différente. La force de sa proposition est le rendu tout à fait exceptionnel de ce qui fait que l'on est perçu comme « corps de femme ou corps d'homme ». Il met en exergue avec sensibilité et avec une précision incroyable ce qui relève des câblages neuromoteurs et de l'ontogenèse d'un corps genré. En travaillant avec des ex-travestis, il livre aux spectateurs l'intime de ces corps qui ont transgressé, qui transgressent poussés par puissance de leur désir et ont déplacé ou déplacent les normes du genre. Le travail de Platel est remarquable dans le sens ou les choix , l'écriture chorégraphiques permettent l'expression de ces nuances avec beaucoup de pudeur, de délicatesse.
    Je vous encourage à aller voir, percevoir toutes ces écritures chorégraphiques des ces corps sexués qui nous imposent de nouvelles perceptions... peut-être source de nouvelles connaissances.

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  2. Des éléments intéressants pour aller plus loin dans les perceptions artistiques du genre du sexe et l'écriture chorégraphiques et la fonction du spectateur, dans l'article "Danse avec le genre "de benoit Frimat, revue Cités N° 44

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