Muhammad Ali corps insoumis

Muhammad Ali en Saint-Sébastien, 1968
Ali est mort. The Greatest is dead.
Soixante-quatorze ans… Peu surprenant.
C’était un vieil homme, fatigué par la maladie.
Tremblant, murmurant, aux mouvements restreints.

En 1996,  déjà, j’avais pleuré de cette image d’Ali affaibli. C'était pour les Jeux olympiques d’Atlanta.
J’ai pleuré lorsque je l’ai vu s’avancer, flamme olympique à la main, portée à bout de bras, tremblant, dos voûté, s’avançant à pas comptés. Une flamme qui paraissait si lourde pour lui ancien champion du monde des lourds.

J’ai pleuré de le voir si faible mais surtout rattrapé par l’ordre sportif, lui, l’insoumis, utilisé comme symbole par la multinationale qu’est le Comité International Olympique (CIO).
Mes pleurs (incompréhensibles, de ces pleurs qui vous saisissent par surprise) étaient des pleurs de rage et de tristesse.


La tristesse venait de son corps altéré par Parkinson, épuisé de trop de coups reçus. Ce corps de déjà vieillard était en rupture totale avec les images de ce jeu de jambes flamboyant qui transformait Ali en danseur, mais en danseur-tueur, en rupture aussi avec son allonge, sa vitesse de bras. Sa force vive.

La tristesse de voir la lenteur de celui qui déclarait « I’m fast, I’m so fast ».
En 1996, il a 54 ans. Il en fait bien plus…  on avait désormais envie de le prendre dans ses bras pour le soutenir. Et pour lui murmurer à l’oreille: monsieur Ali, que faites-vous-là, vous, l’insoumis?


La rage venait de là, de l’effacement de la révolte, celle du gamin de Louisville, grande gueule, belle gueule. De cet insoumis condamné à cinq ans de prisons pour avoir refusé de partir faire la guerre aux Vietnam parce qu’aucun Vietnamien ne l’avait jamais traité de nègre… C’est ce combat contre les Etats-Unis blancs et guerriers que figure la couverture d’Esquire, Muhammad Ali en Saint-Sébastien.

Ali, la légende de l’insoumission du peuple noir qu’aucun sportif n’a autant incarné, au point que les Zaïrois, à Kinshasa en 1974 pour « le match du siècle » pensaient que son adversaire Georges Foreman, Big Georges, était blanc. Ali qui a – selon la légende car avec Ali tout, ou presque, est légende – jeté sa médaille d'or dans le fleuve Ohio, quelques années après l'avoir remportée en 1960 aux Jeux olympiques de Rome, parce qu’on avait refusé de le servir dans un restaurant pour Blancs.

What's my name
Muhammad Ali -Ernie Terrell 1967
Ali qui devient Ali après avoir choisi d’abandonner son nom de baptême – qu’il appelait son nom d’esclave – et qui lors du combat de 1967, à chaque coup qu’il porte à Ernie Terrell qui persistait à l’appeler Cassius Clay, lui crie « what’s my name? » (quel est mon nom?)


Ce qu’il reste d’Ali aujourd’hui, ce sont bien sûr quelques combats d’anthologie (Foreman, Frazier…) mais surtout des images, des photos de la première star sportive véritablement planétaire. Et des punchlines, que les plus belles plumes de rappeurs peuvent lui envier…
"I have wrestled with an alligator
I done tussled with a whale
I done handcuffed lighting
Thrown thunder in jail
Only last week, I murdered a rock
Injured a stone, hospitalized a brick.
I’m so mean, I make medicine sick
." (la vidéo)
ces phrases qu’il déclamait pour, dès avant le combat, affaiblir psychologiquement ses adversaires, ces mots qui prolongeaient son corps arrogant, ce corps qui flottait comme un papillon, piquait comme une guêpe. (Quand même en VO, ça claque mieux: « Float like a butterfly, sting like a bee »).

L’icône Ali incarne le corps insoumis, regard fier,  menton haut, parole cinglante, le sportif qui parle, qui pense et se rebelle, et qui a livré ses plus beaux combats contre l’éthique de la soumission.



sur Ali, lisez Alias Ali de Frédéric Roux (Fayard, 2013) et regardez When we were king, le documentaire de Leon Gast, 1996

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