Caster Semenya être et ne pas être

Caster Semenya et Francine Niyonsaba,
deux athlètes discriminées par le règlement de l'IAAF
"Les petits officiels, quel que soit leur rang,
sont tout-puissants devant les Athlètes.
Et ils font respecter les dures Lois du Sport
avec une sauvagerie décuplée par la terreur".
Georges Pérec, W ou le souvenir d'enfance

"Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde" écrivit Camus.
Que dire alors du fait de mal désigner une personne?
Caster Semenya est une femme.
Caster Semenya n'est pas une femme.
Être ET ne pas être, tel est son terrible destin.

Le mercredi 1er mai, la décision du Tribunal Arbitral du Sport (TAS) est tombée. Il a rejeté la requête que lui avait adressée Caster Semenya à propos d'une clause du Règlement de la fédération internationale d'athlétisme (l'IAAF) qu'elle jugeait discriminatoire: le "Règlement d'éligibilité pour la classification féminine (athlètes avec des différences de développement sexuel" (sic.) qui l'exclut de certaines compétitions en raison de ses caractéristiques biologiques et génétiques.

Caster Semenya est une femme.
Sans aucun doute possible.
Mais, par sa décision, le TAS valide de fait un règlement qu'il juge pourtant lui-même discriminatoire et qui impose à Caster Semenya de se soumettre à un traitement médical permettant de modifier son taux naturel de testostérone.

Cette décision confirme que l'athlétisme est donc officiellement une activité:
1) qui discrimine réglementairement et que cette discrimination est à ce jour acceptable du point de vue du droit
2) qui exclut tout aussi règlementairement des personnes en raison de leurs caractéristiques génétiques
3) qui s'autorise à imposer règlementairement un "redressement" biologique à des femmes réelles afin qu'elles soient acceptées dans la catégorie "femmes" de ses compétitions.

En clair, l'athlétisme produit un règlement inique, discriminatoire et stigmatisant.

La requête de Caster Semenya a été rejetée, alors même qu'elle n'a commis aucune infraction et qu'elle n'est pas soupçonnée de tricherie. C'est ce que souligne le Tribunal dans sa synthèse, par un curieux dernier paragraphe qui contient de quoi contredire sa propre décision (par ailleurs ambiguë, comme l'a souligné Anthony Hernandez).
Ce dernier paragraphe de la synthèse du TAS n'a pas été commenté dans la presse. Il est pourtant au centre de l'éthique défendue par l'IAAF: une éthique de l'exclusion. Ce paragraphe  confirme que Mokgadi Caster Semenya est exclue en raison de ce qu'elle est et non de ce qu'elle a fait.
Le comité qui a entendu Caster Semenya conclut ainsi que "rien ne permet de penser que Mme Semenya (ni aucune autre athlète dans la même situation qu'elle) a fait quelque chose de mal. Il ne s'agit ni d'un cas de tricherie ni d'irrégularités d'aucune sorte. Mme Semenya n'est pas accusée d'avoir enfreint la moindre règle. Sa participation et son succès dans les compétitions d'athlétisme féminin sont absolument irréprochables et elle n'a pas fait quoique ce soit qui puisse justifier des critiques personnelles."

Les choses sont claires: Caster Semenya n'a enfreint aucun règlement et elle court le 800m dans la catégorie femmes.
Il lui est simplement reproché d'être ce qu'elle est, une femme produisant biologiquement un taux élevé d'hormones.
Et en le lui reprochant, le règlement lui signifie – et le signifie aux yeux du monde – qu'elle n'est pas ce qu'elle est..

Être et ne pas être donc.
Être une femme mais pas assez ou bien autrement.
Être une femme légalement mais ne pas être une femme sportivement.
Quelle violence. Et quelle absurdité.

Ce règlement montre que le sport compétitif n'a rien d'inclusif.
Le "Règlement d'éligibilité pour la classification féminine" s'adressant aux "athlètes avec des différences de développement sexuel" est fait pour exclure des femmes aux caractéristiques biologiques différentes. Comme l'avait souligné l'entraineur d'athlétisme Pierre-Jean Vazel, ce règlement "relève d'un contrôle scandaleux du corps des femmes." (Le Monde, 26 avril 2018).
Il touche profondément à la nature des corps et à ce que l'on en fait politiquement. Au prétexte d'une classification basée sur une différenciation supposée naturelle (les catégories "hommes" et "femmes" étant pensées comme respectant la distinction biologique mâles/femelles), ce règlement impose un traitement hormonal pour transformer cette nature biologique, au prétexte qu'elle ne convient pas, alors même que ce qui le fonde, c'est l'idée d'une nature distinguant de manière radicale les hommes et les femmes.
Or, comme le relève Anne Fausto-Sterling dans un essai de 1993 ("The Five Sexes: Why Male and Female are not enough", traduit chez Payot en 2000), le système juridique (ici le Règlement de l'IAAF) trouve son intérêt "dans le maintien d'un système sexuel bicatégorisé", il est donc selon elle "contre-nature", compte tenu de la grande variation qui existe pour sexuer le corps (Anne Fausto-Sterling, Sexing the Body, 2000).
C'est ce que révèle la décision du TAS, incapable d'invalider un règlement pour lequel il exprime de sérieuses réserves. L'idéologie classificatoire qui justifie un tel règlement est mise à mal par l'instabilité des fondements naturalistes sur lesquels elle s'appuie. Comme le souligne Patrick Tort dans Sexe, race et culture (2014), "La “nature humaine” est l'incalculable somme de tous les possibles de l'humanité."
Et Caster Semenya est une de ces possibles (comme le sont également Francine Niyonsaba ou encore Dutee Chand et d'autres)
Qu'on la laisse être le possible, et qu'on arrête de vouloir en faire un corps imposé.


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