vendredi 19 août 2011

Sportifs et réseaux sociaux

Dans l'Equipe du jour (19/09/2011), le dossier du week-end est consacré à l'usage des réseaux sociaux par les sportifs.
Une interview de ma part y figure... ainsi que des chiffres assez intéressants, à côté de quelques anecdotes dont l'Equipe a le secret.
Et puis, bien sûr, la nécro de Pierre Quinon et, en dernière page, un article sur Mourinho (qui incarne un type de virilité qui me semble dépassé, mais cela n'engage que moi).

jeudi 11 août 2011

Emeutes: pillage et chasse à l'homme en Angleterre

Los Angeles 1992
La Une de Libération (11-08-2011)
Crise boursière et émeutes urbaines
Qui sont les émeutiers et les pillards qui ont animé les nuits anglaises de ces derniers jours? C'est la question qui se pose désormais.
Après la volonté de savoir ce qu'il s'est passé (question de description), la question glisse vers le souci de savoir qui a fait quoi (question d'identification). Reste à saisir les mécanismes qui ont conduit à ces violences collectives d'une grande ampleur (question de compréhension).

L'identification se comprend dans le cadre d'un projet répressif. Il se donne à voir par la chasse à l'homme (hommes et femmes confondues d'ailleurs) qui se met en place sur le net, via les pages de la police ou d'initiatives diverses qui diffusent des images prises durant les pillages et les émeutes, comme ici.

Au temps de la peur, s'est substitué celui de la colère et de la vengeance. Internet, loin d'être diabolisé cette fois-ci par les pouvoirs publiques, devient un outil qu'ils manipulent pour identifier les émeutiers d'une part et les pillards d'autre part. Ils appelent ainsi les (bons) citoyens à se manifester et à dénoncer (anonymement) les personnes qu'ils reconnaissent sur les images diffusées. Pas besoin donc d'avoir été témoin des délits, des crimes et de diverses violences commises. Il suffit de reconnaître quelqu'un et de transmettre les informations permettant son identification pour faire son devoir.

Vous les reconnaissez?
call the police...
Le travail de compréhension (sociologique) prendra lui du temps. Un temps bien plus long que celui de l'émotion entretenue par les images et leur circulation sur la Toile.
Ces émeutes, comme toute réalité sociale non prévisible, résultent d'une configuration complexe et ne peuvent, pas conséquent, être réduites à une explication simple et univoque.Mais leur déroulement comme leurs conséquences indiquent beaucoup de choses sur la société dans laquelle elles se sont déroulées.

Que s'est-il passé?
Qui a participé à quoi?
Que peut-on en dire?

  • Quelques pistes de compréhension...:
Peut-on envisager, comme le fait le Time, le déclin de l'Europe? Ou bien faut-il interroger ces émeutes comme des manifestations récurrentes qui rythment nos sociétés depuis le milieu des années 1980?

Pour comprendre 2011, la nécessité d'un détour par l'histoire contemporaine s'impose. Les émeutes en Angleterre  2011, après celles qui ont touché la France en 2005 s'inscrivent en effet dans une forme de rebellion dont le paradigme semble être les South Central Riots de Los Angeles (1992), avec des banderilles plantées au début des années 1980 dans les cités lyonnaises des Minguette (Vénissieux), du Mas du Taureau (Vaulx en Velin) et, déjà, à Brixton au Sud de Londres, en 1985.
Ce détour par l'histoire suppose d'identifier les points communs de ces mouvements collectifs violents et de souligner la spécificité de chacun d'entre eux.
Je rappelle qu'il ne s'agit là que de pistes...

Parmi les points communs (Los Angeles 1992, France 2005, Londres 2011...):

•1- un fort sentiment d'injustice et de colère à l'égard d'une décision de justice ou du décès d'une personne imputé à la police. Néanmoins, la genèse de ces sentiments trouve son origine dans des réalités distinctes. A Los Angeles, 1992, c'est à la suite de l'acquittement de plusieurs policiers auteurs de violences sur un homme noir (passé à tabac après une course poursuite) que le quartier de South Central s'embrase. A Clichy sous bois 2005, c'est le décès de deux adolescents qui avaient été poursuivis par la police qui déclenche les hostilités.
Dans ces deux cas, la décision de justice ou la mort des adolescents, génère une très grande colère de populations qui s'identifient aux victimes et se sentent maltraitées par les forces de police.
A Londres le déclenchement des émeutes est lié à la mort de Mark Duggan, qui aurait selon certaines sources des liens avec des groupes mafieux, alors que ses proches le décrivent comme un homme sans histoire (voir la page d'hommage sur facebook)
Dans tous les cas, c'est un événement perçu comme insupportable qui déclenche les violences collectives.
Cliquer sur la carte pour l'agrandir
•2- Un essaimage des violences à des quartiers éloignés, selon les mêmes modalités. En France, tout est parti de Clichy sous Bois, avant de se propager à des quartiers proches puis plus éloignés. En Angleterre, les émeutes sont parties de Londres pou gagner le centre de l'Angleterre (Birmingham) puis le nord (Liverpool, Manchester...)

•3- Une stratégie d'affrontement avec les forces de police
Emeutes de Los Angeles 1992
•4- La destruction des symboles de l'autorité ou de la propriété privée

•5- Des pillages
Los Angeles 1992
Angleterre 2011
Affrontements collectifs avec les forces de l'ordre, vandalisme, pillage constituent ainsi la trilogie de ce qu'on appelle les émeutes.
Néanmoins, au-delà de ces points communs, il importe de repérer la spécificité de chacun des mouvements, ce que je ne suis pas en mesure de faire ici.

  • Angleterre 2011, Emeutes, pillages et chasse à l'homme
Images et émotions
Les images relayées par les médias de masse (TV et presse) organisent l'émotion collective. Ce que l'on constate d'abord, au visionnement des images, c'est la centration sur la destruction et le pillage. Les commentaires qui les accompagnent dressent deux catégories de la population l'une contre l'autre: les bons contre les méchants, selon un scénario assez simple.

Or, la diffusion des images (dont on reparlera tout à l'heure à propos de la chasse à l'homme qu'elles ont permise, "chasse à l'homme" étant ici utilisé de manière générique) indique très vite que la population qui se livre aux émeutes et aux pillages est plurielle.
Aux côtés de voyous figurent des passants profitant de l'aubaine d'une vitrine eventrée, des jeunes venus "faire des courses" à moindre frais, voire des personnes se défoulant contre les symboles de l'autorité (dont la police), alors que leur origine sociale les verrait plutôt du côté de cette autorité.
Les jugements en cours dans les différentes villes où ont eu lieu ces émeutes fournissent un certain nombre d'éléments de compréhension, mais soulèvent aussi un certain nombre de questions.

Diversité sociale et motivations éparses
Deux jours après la fin des émeutes, ce sont en effet près de 1500 personnes qui ont été arrêtées par la police, une bonne part d'entre elles dans l'après-coup, grâce aux images et aux appels lancés à la dénonciation des crimes et des délits. Le tribunal devient une sorte de contrepoint des idées reçues. D'abord, il indique, selon Le Monde que le profil des émeutiers est très divers, voire complexe pour Le Figaro. On peut, certes, se demander si les voyous ne sont pas que des voyous...

Néanmoins, la diversité des personnes impliquées surprend. Alors que certains commentaires se basant sur l'origine des émeutes (le quartier de Tottenham, majoritairement peuplé de personnes issues des Caraïbes) en ont fait des actes prodigués par "la communauté" afro-caribéenne, on constate d'une part que les Afro-Caribéen-ne-s sont loin de constituer la majorité des prévenu-e-s et, par ailleurs, que cette majorité est constituée de personnes au casier judiciaire vierge. Les émeutiers (du moins celles et ceux qui sont qualifiés ainsi) sont donc loin d'être des voyous des quartiers caribéens de Londres.

comparution immédiate
Certes, il est toujours possible de dire que ne comparaissent que celles et ceux qui ont été interpellés. Néanmoins, il est aisé de constater l'éclatement des catégories d'âge, de sexe, d'origine sociale, même si, bien sûr, les plus pauvres sont très représentés (lire l'article de Jason Paul Grant sur Owni). Les montages ci-dessous et ci-dessus de certaines des personnes passées en comparution immédiate offrent des indications sur cette diversité. D'autres données plus fines seront bientôt disponibles qui permettront de préciser la composition sociologique des personnes jugées pour rébellion, vol, destruction de biens publics, violences en réunion, tentatives de meurtre, voire meurtre...
comparution immédiate
Comme l'indique Cécilia Gabizon dans le Figaro, la cartographie des émeutes recoupe en partie celle des quartiers défavorisés, mais, une fois sorties de Tottenham, la composition des ses acteurs échappe aux catégorisation raciales, voire sociales. Ainsi, une jeune ambassadrice des jeux Olympiques de 2012 a-t-elle comparu pour vandalisme à l'encontre d'un véhicule de police.

L'auto-organisation des "communautés" en groupes de défense traduit bien sûr une société multiculturelle, c'est-à-dire une société dans laquelle des groupes sociaux coexistent plutôt qu'ils ne vivent ensemble. Par ailleurs, elle indique comment le racisme fonctionne comme ciment social. Pourtant, le racisme, s'il permet de justifier certaines réactions, ne peut expliquer les émeutes en termes de groupes raciaux. Les ainsi appelées "communautés" se sont avant tout rassemblées pour défendre leurs quartiers et leurs biens (voir l'article du Figaro du 11/08/2011). La communauté musulmane, elle, est apparu relativement en retrait des violences.

Contrairement aux émeutes de Los Angeles, celles d'Angleterre voient côte à côte des individus d'origines diverses. Des commerces intra-communautaires sont pillés. Les pilleurs ne peuvent pas non plus être identifiés à une communauté, blancs, asiatiques, noirs sont côte-à-côte sur les images diffusées par la police.


Les motivations des personnes comparaissant sont également très diverses, et peu d'entre elles justifient leurs actes par une pensée politique. Ni Charlie Bauer, le Redresseur de clous, ni Khaled Khelkhal dans les prétoires britanniques, mais plutôt des opportunistes de l'instant, comme le font apparaître les articles de compte-rendu d'audience. Des gamins, des paumé-e-s, des alcooliques, des pères et mères de famille...

Images, identification et répression
A un autre niveau, l'usage des images des émeutes et de la manière dont le gouvernement et les médias ont rétabli un ordre symbolique mérite aussi que l'on s'y arrête. Les  images de destruction et de violence ont généré des émotions intenses. Le pillage des boutiques peut être compris par une partie de la population, lorsqu'elle concerne le vol de produits alimentaires. Il devient moins excusable lorsqu'il s'agit de vol d'alcool ou de produits de consommation liés aux loisirs (consoles de jeux, lecteurs DVD, écrans plasma...). En revanche, l'incendie de voitures et de bâtiments, les agressions en réunion et les meurtres génèrent un colère qui s'apaise lorsque la police et les médias livrent au public les images des pillages. Le désir de punition canalise les énergies collectives sur ce travail d'identification grâce auquel de nombreuses personnes ont été arrêtées après-coup, certaines ayant même été dénoncées à la police par leur propre famille.

Les réseaux sociaux et la téléphonie mobile ont dans un premier temps été désignés comme une source de l'organisation et de la mobilité des émeutiers. David Cameron a même envisagé de bloquer twitter ou facebook, comme l'Egypte ou la Libye avaient pu le faire durant les révoltes du début 2011. Une nouvelle fois sous le coup de l'émotion, la parole politique diabolise des outils de communication. Pourtant, ces réseaux ont très peu été utilisés durant les émeutes, contrairement à la téléphonie mobile.

Ils se sont en revanche très vite transformés en alliés de la police, permettant d'identifier celles et ceux qui ou bien avaient encouragé à l'émeute ou au pillage, ou bien avaient rendu compte de leur participation, voire (pour les personnes les plus naïves) qui avaient exposé des photos de leur butin sur leur page facebook ou leur compte twitter. Les réseaux sociaux ont ainsi été mis au service d'une surveillance de tous pas tous, incarnation de cette micro-physique du pouvoir dont parlait Foucault et que Sabine Blanc avait déjà relevé en juin 2011, à propos des émeutes de Vancouver.

Les réseaux, notamment twitter, semblent avoir bien plus servi à informer des lieux ou des troubles se produisaient, à organiser la résistance citoyennes (comités de quartier, nettoyage des dégats, solidarité...) et, bien sûr, à identifier les pilleurs. (voir la brève du Post sur leurs utilisations concurrentes durant les émeutes).

Cette bascule et des jugements exprimés sur les réseaux sociaux traduit bien la manière dont le pouvoir politique se fonde sur les émotions plutôt que sur la raison. Je vous invite à consulter l'article d'Antonio A. Casilli et Paola Tubaro sur la question.
Nouvel article (18/08/2011) sur la crainte mais aussi les usages de twitter par les forces de l'ordre, sur Le Monde: Police, twitter, prison

Complément d'information: Darcus Howe, interviewé à propos des émeutes. Le racisme et les pratiques policières quotidiennes est le déclencheur des émeutes. La vidéo (sous-titrée en Français) dont je vous recommande le visionnement, vidéo que l'on retrouve en bas de l'article de Jason Paul Grant sur Owni, déjà cité ci-dessus)
La justice anglaise a fait preuve d'une extrême fermeté pour les personnes ayant utilisé Facebook pour appeler à des rassemblements durant les émeutes. Par ailleurs, d'autres ont été condamnées à de la prison ferme pour des infractions mineures. Voir l'article du monde du 17 août 2011.
Perry Sutcliffe-Keenan et Jordan Blackshaw
condamnés à 4 ans de prison pour avoir
appelé à rejoindre les émeutes via
facebook
La pénalisation des individus pour répondre à un problème social profond issu de la convergence de plusieurs facteurs de vulnérabilité. Lire sur ce point l'article de Rosa Moussaoui, Birmingham, aux racines du mal-être des citoyens anglais.
Le 19/08/2011, Antonio A. Casilli et Paola Tubaro ont approfondi les pistes de la dernière partie de l'article sur Owni: "Censure des médias sociaux: éléments pour une sociologie des émeutes britanniques"

Dans le Monde diplomatique de septembre 2011, un article d'Owen Jones, "L'ordre moral britannique contre la “racaille”".

... Au même moment, ou à peu près, d'autres émeutes, pour un accès gratuit à l'éducation, ont eu lieu au Chili*....

*avec ou sans twitter?
Emeutes au Chili... pour la gratuité de l'enseignement !

lundi 25 juillet 2011

le corps en paix d'Amy Winehouse.

le corps d'Amy Winehouse
Amy winehouse a donc été retrouvée sans vie le 23 juillet 2011. Une multitude de messages exprimant l'espoir qu'elle repose en paix ont arrosé les réseaux sociaux. RIP Amy. Requiescat in Pace.

C'est à cette paix que j'ai pensé quand j'ai appris son décès. La traque est terminée. Les photographes de la presse dite "people" devront trouver une autre cible, aussi fragile, aussi détruite. Tout comme Britney Spears en son temps, Amy Winehouse était devenue le marronnier des magazines de caniveau dont les ventes se construisent sur la mise en scène des histoires de coeur et de la déchéances de stars. Ils devront trouver un autre corps à exposer, sur lequel identifier au télé-objectif les stigmates de la souffrance... ou du plaisir.

Dans cet article en forme d'hommage, je me suis livré à quelques montages photographiques pour rendre compte d'un certain traitement médiatique. La force de l'image à des fins de vente, sa puissance évocatrice et les jugements de valeur qu'elle permet de formuler à peu de frais ont fait d'Amy Winehouse une cible particulièrement recherchée.

Amy Winehouse défoncée, bourrée, stone
bref pas très en forme
Tout d'abord, le corps d'Amy Winehouse était exposé de manière à mettre en évidence ses addictions aux drogues ou à l'alcool. Il suffit de faire une recherche d'images sur un moteur de recherche pour le constater. Le montage ci-contre en atteste. La traque des frasques nocturnes de Winehouse a fait vivre de nombreux photographes. L'affichage de son visage, yeux révulsés, nez rougi, la bouche grimaçante, a couvert des pages et des pages d'une presse construite sur l'obscène (au sens de Baudrillard). L'argument du gâchis est récurrent. Comment une si bonne chanteuse, si prometteuse, avec autant de talent, etc., pouvait-elle gaspiller son potentiel et ruiner sa carrière?

En effet, alors qu'Amy Winehouse était considérée comme une chanteuse de grand talent, les images d'elle en concert, ou bien celles où elle pose dans une perspective esthétique sont noyées parmi celles où elle est présentée dans des états altérés et des situations tendues. La vidéo du concert calamiteux qu'elle a donné cet été (à la suite duquel l'annulation de la sa tournée européenne a été décidée) a beaucoup circulé sur le net, alimentant les commentaires du gâchis

Dans le même temps, cette mise en scène d'Amy Winehouse alimentait la palette des artistes maudits que sa mort, à l'âge de 27 ans va renforcer, la situant ainsi dans le "rock'n'roll music's infamous death club" de celles et de ceux partis au même âge en raison de leurs propres excès. Sexe, drogue, alcool constituent en effet des éléments de la stylistique rock, de Bon Scott à Keith Moon en passant par Jimi Hendrix et Jim Morrison. C'est associée à ce style de vie qu'est présentée Amy Winehouse lorsqu'on la voit un verre à la main, en soirée ou en concert.

la légende par l'alcool?
Amy Winehouse était une femme surtout. Or, le traitement médiatique dont elle était l'objet résultait de son corps de femme non conforme.
Epié, il était soumis aux évaluations des codes et des normes. Alors que la presse people traque les bourrelets des stars et capte leur cellulite sur les plages, la maigreur d'Amy Winehouse fonctionnait comme un indicateur de sa décrépitude. Les images la montrant en début de carrière, ronde, sans tatouage contrastaient avec celles, plus récentes, où ses addictions lui suffisaient à se nourrir. L'une d'entre elle est particulièrement révélatrice, où on la voit (à droite ci-dessous) en starlette sexy en début de carrière et (à gauche), maigre, tatouée aux yeux outrageusement maquillés. La rhétorique de l'avant-après fonctionne de manière percutante pour rappeler les codes de la féminité dont elle s'éloigne au fur et à mesure qu'elle s'enfonce dans l'addiction.

la junkie et la bimbo...
double infraction:
gaspillage de talent... et de féminité
 L'exposition de son corps traduisait ainsi une série d'infractions à l'ordre sexuel. Amy se défonçait et buvait "comme un homme" et ne faisait pas attention à elle. Son corps était présenté comme une figure négative de la féminité, incarnant tout ce qu'il ne faut pas faire lorsque l'on est une femme.
Ses tatoutages, ses coiffures et ses looks déjantés complétaient la panoplie de la mise en scène. Le corps traqué d'Amy Winehouse contribuait ainsi à maintenir l'ordre des apparences, rappelant constamment les risques des excès. Les tatouages, notamment paraissaient rythmer ce que les médias identifiaient comme une descente aux enfers.

A l'heure où le changement de look s'accompagne d'une stylisation du tatouage s'engageant dans une recherche esthétique, Amy Winehouse arborait des tatouages dispersés sur les bras et le buste sans aucune cohérence entre eux (contrairement, par exemple à ceux qui recouvrent le chanteur Daniel Darc). Il marquaient, d'une certaine manière une stylistique de tatouage plutôt masculine et, en tous les cas, populaire (fer à cheval, ancre marine, pin-up...) s'inscrivant plus dans une histoire populaire du tatouage britannique que dans sa vision esthétique californienne.

les tatouages d'Amy Winehouse
On ne touche pas impunément à son corps semblaient dire les magazines qui exploitaient l'image de Winehouse, comme ils ont exploité celle de Britney Spears ou exploitent celle de Lindsay Lohan. De plus, lorsque les règles de la discipline corporelle sont effacées, le spectacle de la déchéance fonctionne comme leçon de morale.

La laideur vient au secours du discours qui expose Amy Winehouse souriant une dent en moins, cheveux ébouriffés, visage grimaçant, à l'instar des punks qui, par leur look, choquèrent tout comme elle l'Angleterre... Bref, Amy Winehouse paraissait exposer tout ce qu'une jeune femme "comme il faut" travaille à effacer avant de paraître en public..


Tears dry on their own
Pourtant, sa fragilité sautait aux yeux. La tristesse était moins représentée que ses colères ou ses défonces. Pourtant, à l'évidence, les magazines exposaient une souffrance qu'ils traquaient et contribuaient à renforcer. Les colères de la nuit contre les paparazzis ressemblaient aux attaques des animaux poussés dans leurs retranchements.

De même les stigmates de blessures alimentaient l'idée d'une agressivité constante, là où il était pourtant facile d'identifier avant tout une violence tournée contre elle-même. Doigts abîmés d'avoir frappé (quelque chose ou quelqu'un?), marques de griffures (sur elle ou sur autrui), zébrures d'auto-mutilation, traces de larmes (même si Amy winehouse chantait que ses larmes séchaient d'elles-mêmes dans Tears dry on their own) constituaient autant de stigmates grossis par les magazines pour traduire la quasi-bestialité de la chanteuse. Le corps d'Amy Winehouse portait les stigmates de l'auto-destruction, chacun étant grossi pour attester de la violence dont son corps était porteur.
traque sans fin des stigmates
et diversité des blessures
Devenue une icône de l'auto-destruction, Amy Winehouse retrouve la liste des artistes morts jeunes, s'inscrivant dans une sorte de panthéon de la défonce et du talent. Elle alimente de la sorte la légende des destins maudits.

Elle contribue aussi, à sa manière et à son insu, à l'affirmation de l'ordre social.

Son corps est désormais en paix. Qu'il y repose.

La bande annonce du bouleversant documentaire Amy d'Asif Kapadia (2015), paru donc quatre ans après l'écriture de ce billet

Pour écouter Amy Winehouse

Pour lire sur Amy Winehouse: "Destin tragique pour amy Winehouse. Quelques livres" sur Livres-hebdo.fr

Hommage dans les Inrocks

vendredi 22 juillet 2011

Pistorius: sans jambes aux Mondiaux d'athlétisme

Oscar Pistorius en course
Pour la première fois, un athlète handicapé, double amputé tibial et courant avec des prothèses, pourra s'aligner dans une compétition internationale officielle d'athlétisme.
Pour la première fois, en effet, Oscar Pistorius a réalisé les minimas qui lui permettront de participer aux Championnats du Monde d'Athlétisme, qui se tiendront cet été à Daegu, Corée du Sud du 27 sept au 4 sept 2011.
En courant le 400 m en 45"07 au meeting de Lignano, en Italie (voir la vidéo), il a non seulement emporté la finale devant des athlètes valides, mais également abaissé son record. Compte tenu du temps qu'il a réalisé, il est même désormais en mesure de courir pour l'Afrique du Sud aux Jeux olympiques de Londres en 2012.

Cette réalité a failli ne jamais être possible, car dans un premier temps, l'IAAF, la fédération internationale d'athlétisme, avait interdit à Oscar Pistorius de participer à des compétitions "valides", au prétexte que son handicap lui assurait un avantage par l'usage des lames de carbones utilisées comme prothèses
Pour cela, la fédération s'était appuyée sur une étude produite par Peter Brüggemann de l'Université des Sports de Cologne, pour conclure au fait que les avantages obtenus en course par l'usage des prothèses allaient au-delà de la simple compensation du handicap. Le 14 janvier 2008, dans un communiqué, l'IAAF concluait: "Après l’étude attentive du rapport, le Conseil de l’IAAF a décidé que les prothèses connues sous le nom de «cheetahs» doivent être considérées comme une aide technique et de ce fait, sont clairement en désaccord avec la règle 144.2 de l’IAAF. En conclusion, Oscar Pistorius ne sera pas autorisé à participer aux compétitions régies par les règles de l’IAAF". L'intégralité du communiqué ici.
Oscar Pistorius présente sa prothèse
Le Tribunal Arbitral du Sport (TAS), saisi par Pistorius invalide pourtant cette décision. L'IAAF, contrainte de se soumettre à son jugement considère finalement le 16 mai 2008 que: "en l'état des connaissances scientifiques actuelles, il n'était pas possible de prouver que M. Pistorius détenait un avantage en utilisant ses prothèses." En conséquence, son président Lamine Diack lui souhaitait la bienvenue dans les compétitions de l'IAAF. (le communiqué intégral, ici)

La règle sur laquelle s'est appuyé l'IAAF pour exclure dans un premier temps Oscar Pistorius avant de se soumettre à la décision du TAS est la suivante: "L'utilisation de tout dispositif incluant des ressorts, des rouages, ou tout autre élément qui confère un avantage à un athlète par rapport à celui qui n'en utilise pas". Cette règle justifie la ségrégation réglementaire qu'opère la fédération internationale d'athlétisme, interdisant, de fait, à toute personne handicapée appareillée de participer à une compétition. Sauf que la question de l'avantage est au centre du débat. Là où un débat éthique devrait se tenir, l'IAAF s'en tient à des considérations réglementaires.

Le corps appareillé de Pistorius interroge, au-delà des règlements sportifs, les limites du corps et les potentialités d'un mariage entre la chair et le métal, entre l'organisme et la machine. Il préfigure une société dans laquelle les bio-technologies seront en mesure non seulement de "réparer" le corps, mais aussi d'en faire un outil bien plus performant que ce qu'il est aux plans anatomiques et biologiques.

L'usage des prothèses tend à rendre caduc celui du fauteuil. L'image de Pistorius, en compagnie de la petite Ellie, âgée de 5 ans, montre toutes les perspectives offertes aux personnes nées avec de graves malformations des membres inférieurs. Ce type de prothèse permet bien plus que d'accéder à la station debout et autorise les enfants à "suivre" leurs camarades dans leurs déplacements. L'amputation, dans certains cas, peut même devenir préférable au poids mort que représentent des membres atrophiés, comme l'a expliqué Aimee Mullins dans une vidéo retraçant sa vie et que je trouve très émouvante lorsqu'on la voit enfant (Vous pouvez aussi consulter des conférences données par Aimee Mullins, comme: How my legs give me superpower, "comment mes jambes me donnent de super pouvoirs" ou encore The opportunity of adversity).

Sur son site, à l'instar de Rohan Murphy, Pistorius donne à lire une maxime sur le handicap: "You're not disabled by the disability you have, you're able by the abilities you have", que je traduirai par "Vous n'êtes pas handicapé par le handicap que vous avez, mais vous êtes capable grâce aux capacités qui sont les vôtres"

Mise à jour du 27/07/2011:
Un article de Jérémie Tune sur Rue 89:
Pistorius, le cyborg qui dérange les fédés d'athlétisme

Dans l'Equipe du 22/08/2011: Pistorius: "Appréciez-moi comme un humain", une interview de Jérôme Cazadieu qui, après le double page sur les violences sexuelles dans le sport (l'Equipe du 9 juin 2011), souligne sa capacité à traiter de sujets importants, au-delà de la chronique sportive. La longue interview d'Oscar Pistorius permet en effet de nuancer certaines idées reçues sur le handicap et d'alimenter le débat éthique sans tomber dans l'illusion de "l'éthique sportive".

Dans le Monde, c'est Pierre-Jean Vazel qui commente la présence de Pistorius dans son article du 27/08/2011: Le cas Pistorius, question scientifique ou question éthique

Avec les championnats du monde, le billet de Patrick Montel du 20/07/2011 (le joli pied de nez d'Oscar) est mis au goût du jour.

Après les championnats du monde d'athlétisme, Oscar Pistorius annonce sa volonté de participer à la fois aux Jeux olympiques et aux Jeux paralympiques de Londres (voir ici). Ce choix contribue à bousculer le modèle sportif basé sur l'exclusivité de la référence au plus haut niveau des valides...

mardi 5 juillet 2011

Corps capacitaire: l'exemple de Rohan Murphy

Une vidéo qui présente Rohan Murphy: Gay Games Blog: Video / Sport for all: the example of Rohan Murphy

Un exemple de pratique sportive inclusive.
L'exemple de Rohan Murphy permet de réfléchir à ce que signifie un handicap.
A l'instar d'Oscar Pistorius ou d'Aimee Mullins, son absence de jambes lui permet de produire une nouvelle efficacité. C'est ce que Bernard Andrieu appelle "le corps capacitaire" (voir Le corps capacitaire : La performativité des handi-capables)
Il n'est plus question de handicap mais de spécificité, d'adaptation et donc d'innovation dans la manière d'agir, dans la technique.

Dans la vidéo, de Rohan Murphy, ce que je trouve remarquable sur ce point, c'est la manière dont il utilise ses appuis, notamment dans les rotations... Sur son site, Rohan Murphy note: "Je considère mon handicap comme un don ("I accept my disability as a gift"). C'est ce don qui lui permet de faire ce que personne d'autre ne peut faire.

Tout comme Pistorius, Murphy interroge le monde sportif fédéral basé sur la ségrégation des anatomies et des différences corporelles (selon l'âge, le sexe, le poids, le niveau de pratique, etc.)

Oscar Pistorius


Pour en savoir plus: Rohan Murphy
Aimee Mullins
photo dans
100 000 ans de beauté




jeudi 9 juin 2011

Violences sexuelles dans le sport la fin d'un Tabou?


L'Equipe du 9 juin 2011, consacre un dossier de deux pages aux violences sexuelles dans le sport, dirigé par Jérôme Cazadieux.
Quelques infos sur le site du journal.
L'intégralité du dossier dans la version papier...

  1. L'article de Jérôme Cazadieux, qui s'appuie sur des interviews de nombreuses personnes, d'origine et de statuts différents.
  2. Un appel à témoignage anonyme sur: temoignage [at] lequipe. fr (remplacer [at] par @ pour écrire)
  3. une énumération de cas connus
  4. une interview de Boris Cyrulnik
  5. La présentation du plan de lutte du Ministère des Sports lancé en 2008
  6. des exemples de bonnes pratiques
  7. des conseils aux parents
Bref, L'Equipe sort ici de la chronique sportive pour s'attaquer à un problème de société qui n'épargne pas le sport...

jeudi 2 juin 2011

Pourquoi DSK doit plaider coupable... s'il l'est

Les réflexions qui suivent ne résultent ni d'analyses juridiques ni d'une quelconque stratégie de défense élaborée par un avocat. Elles se construisent essentiellement sur un positionnement éthique et sur les valeurs qui le soutiennent.

Première remarque: le raisonnement qui suit ne s'applique que si et seulement si Dominique Strauss-Kahn (DSK) est coupable des faits qui lui sont reprochés.

Seconde remarque: il est purement théorique, sachant qu'en matière pénale, le travail des avocats de la défense consiste à s'affranchir de certaines valeurs, notamment en matière de violences sexuelles.

Pourquoi donc, Dominique Strauss-Kahn devrait-il plaider coupable s'il l'est, alors même qu'il risque de nombreuses années de prison, malgré la négociation rendue possible par le "plaider coupable"?

Si l'on se place du point de vue d'un raisonnement éthique, plusieurs raisons peuvent être avancées pour que DSK plaide coupable:

• la première, c'est que Dominique Strauss-Kahn, s'il est coupable des chefs d'accusation retenus contre lui (ou au moins de certains d'entre eux) le sait.

• s'il le sait, il ne peut donc plaider non coupable, sauf à mentir pour assurer sa défense. Et ça, c'est pas bien, surtout quand on incarne le pouvoir politique (en tant qu'ex-futur candidat aux élections présidentielles françaises) et économique (en tant qu'ex directeur du Fonds Monétaire International - FMI). C'est pas bien mais ça se fait, surtout au tribunal, lorsqu'il s'agit d'éviter les conséquences d'un acte que l'on a commis...

• s'il plaide non coupable pour éviter les conséquences des actes qu'il sait avoir commis, DSK refuse d'en assumer la responsabilité, cette responsabilité se traduisant par l'effectuation d'une peine prononcée et le paiement des amendes et dédommagements ordonnés. Or, refuser d'assumer ses responsabilités lorsqu'on incarne le pouvoir, c'est sans doute faire preuve de lâcheté, mais surtout, c'est dénoncer le fait que ce pouvoir tient précisément dans l'exercice de la responsabilité.  On peut comprendre en revanche qu'une fois ces actes assumés, DSK et sa défense peuvent alors négocier la dureté de la peine...

• si donc DSK est coupable, ce qu'il sait forcément, et qu'il refuse toutefois d'assumer la responsabilité de ses actes en plaidant non coupable, alors il ne peut que revendiquer une stratégie de défense basée sur le discrédit de la victime (dont il sait qu'elle est victime). En ce sens, il renonce pour une seconde fois à toute éthique du respect d'autrui.

• si, coupable plaidant non coupable, DSK est défendu par une stratégie visant à accabler la victime, la rabaisser, en faire une femme de mauvaise vie, une allumeuse, une menteuse, une cupide, alors il renonce aux valeurs que sa famille politique est censée défendre: la protection des faibles, des victimes, des populations socialement vulnérables (et il se trouve que la victime en question "combine" plusieurs traits de vulnérabilité, en étant femme, immigrée, vivant seule, occupant un emploi subalterne, etc.)

• si, se sachant coupable DSK plaide non coupable et accepte d'être défendu en exerçant de nouvelles violences (symboliques, certes, mais Ô combien blessantes) sur la victime, il se discrédite en tant qu'homme, intégrant la violence comme un mode de relation normal, voire nécessaire (dans le cas de cette défense) entre les hommes et les femmes et, plus largement, au sein de tout rapport de pouvoir et de hiérarchie

Pour toutes ces raisons, et parce qu'un positionnement éthique engage la capacité de chacun à réguler ses comportements en son âme et conscience, DSK devrait plaider coupable, s'il l'est...

... Maintenant, vous me direz,... avec des si...

Le jour où j’ai stoppé les Popovs dans le Bugey* « Comme il faut mal aimer son peuple pour l’envoyer à des choses pareilles. À présent je...