mardi 4 janvier 2011

trafic d'organes au Kosovo. Du corps ennemi aux corps d'occasion

Couverture de Quasimodo n°8
dessin de Bed-Deum
Dans la Valise diplomatique de ce jour, Jean-Arnault Dérens signe un article intitulé "Trafic d'organes au Kosovo: un rapport accablant". Il s'appuie pour cela sur le rapport remis par Dick Marty au Conseil de l'Europe, le 12 décembre 2010 au titre inquiétant: Traitement inhumain de personnes et trafic illicite d'organes humains au Kosovo.
Ce rapport a donc été rendu public il y a maintenant plus de trois semaines et son écho dans la presse a été relativement faible.
La lecture de cet article fait écho aux deux numéros de la revue Quasimodo, "Corps en guerre" dans lesquels plusieurs articles analysent le traitement réservé au corps de l'ennemi en tant de guerre.
Ici, le corps de l'ennemi aurait servi de pièces détachées, jouant à grande échelle le trafic mis en scène dans le film de Stephen Frears Dirty pretty things.
Des corps d'occasion, en quelque sorte, rendus disponibles par l'exploitation d'une population vulnérable, celle de jeunes hommes prisonniers, maintenus au secret par la force armée...

dimanche 2 janvier 2011

Jour de l'an à la demeure du chaos

L'entrée de la Demeure du Chaos
Le premier janvier 2011, je suis passé faire un tour à la Demeure du chaos, à Saint-Romain au Mont d'Or, sur les berges de la Saône, au nord de Lyon. N'y ayant pas mis les pieds depuis de longs mois, j'ai profité de la première journée de l'année pour aller y flâner. Le 1-1-11, j'allai donc me ballader  du côté d'une oeuvre créée le 9-9-99. La symbolique des chiffres, peut-être, a guidé mes pas.  J'y suis allé surtout histoire de voir du monde, sans penser toutefois trouver grand monde si ce n'est Luc et Chantal qui y accueillent régulièrement le public, week-ends après week-ends. J'étais sûr de les voir tout en pensant que ce jour là, la Demeure du Chaos serait sans doute déserte.
Arrivé vers 15h30, je me suis en effet trouvé un peu seul. Une poignée de visiteurs marchaient timidement dans la cour, le nez levé ou le regard posé sur les messages peints un peu partout. Quelques appareils photos captaient des images, visant à enregistrer l'ambiance du lieu. J'ai fait un tour pour découvrir les changements opérés depuis mon dernier passage. Des Vanités géantes, gris argent, siègent en quelques endroits et semblent surveiller la Demeure du Chaos aussi sûrement que les caméras de surveillance symbolisant la société d'Orwell. De nouveaux portraits ont été peints sur les murs d'enceinte, complétant la gallerie des intellectuels, des artistes, des hommes politiques qui, d'une manière ou d'une autre, ont contribué ou contribuent à changer le monde, par leurs actes, par leurs idées, par leur création.
Assange bâillonné
Peinture de Pierrick Cart
Et puis j'ai pu constater que, comme à chaque fois que je suis venu, l'actualité la plus brûlante participe à la création de la Demeure du Chaos. En ce début d'année, c'est "l'affaire" WikiLeaks qui sert de thème majeur. Trois portraits de son fondateur, Julian Assange, ont été peints, dont un où il est bâillonné par le drapeau américain. De nombreux slogans figurent sur les murs qui interprètent les effets de WikiLeaks sur les démocraties. Les analyses de Paul Virilio sur la vitesse de l'information et sur ses conséquences politiques, et donc historiques, trouvent ici une remarquable illustration, tout comme le "terrorisme poétique", cher à Hakim Bey.Tout en pensant à la manière dont la Demeure du Chaos s'approprie l'actualité et la digère au plan esthétique (une esthétique soutenue par une dimension analytique constante), je constatais que la Demeure s'était considérablement emplie, malgré le froid. Les visiteurs affluaient, par couple, par famille ou par groupe... Mon questionnement s'est alors porté sur les raisons qui pouvaient bien pousser autant de gens (si différents) à venir se promener dans un lieu aussi noir pour démarrer l'année.Si une ethnographie des visiteurs de la Demeure du Chaos reste à faire, il me semble que deux éléments permettent de comprendre une telle fréquentation: la curiosité et la gratuité.Les personnes qui viennent à la Demeure du Chaos, veulent voir la bâtisse. Ils en ont entendu parler, en bien ou en mal, par la presse ou par des amis, et elles veulent se rendre compte de ce que c'est. C'est la curiosité qui pousse à venir, même si elle est nourrie de plusieurs motivations.Le second aspect, la gratuité, fait de la Demeure du Chaos une destination privilégiée pour promenade dominicale. Tout le monde peut y venir. Il suffit de s'y rendre pour pénétrer les lieux. Le choix de la gratuité est un choix politique. Selon Hakim Bey, "pour fonctionner, le Terrorisme Poétique doit absolument se séparer de toutes les structures conventionnelles de consommation d’art ". Le fait de rendre accessible les lieux à toutes celles et à tous ceux qui ont la curiosité de les découvrir, celui de distribuer gratuitement un certain nombre de ce que le marketing de la culture appelle ailleurs des "produits dérivés" comme les affiches, les DVD, les numéros spéciaux de Lyon poche (le dernier annonce la 3ème Borderline Biennale de septembre 2011 et peut être téléchargé ici), participe à la mise en question du marché de la culture. La gratuité est un acte surprenant, pour les institutions comme pour les visiteurs. Un couple de personnes qui exprimait son avis sur la démarche de Thierry Ehrmann ( le propriétaire et concepteur des lieux, le traitant au passage de "couillu" sans toutefois adhérer à son esthétique), disait par exemple que faire payer un euro par personne, ça ne coûterait pas grand chose, mais ça rapporterait quand même un peu...La gratuité...  voilà où se situe le chaos, dans une société où la valeur d'une chose se réduit à sa valeur marchande et celle d'une personne à son salaire ou son patrimoine....
Enfin, un lien vers un texte lu pour les dix ans de la Demeure du Chaos.


Pour suivre l'actualité autour de la Demeure du Chaos, vous pouvez suivre les dépêches d'Art Press Agency, agence de presse conçu comme une "cellule de crise à durée déterminée" autour d'un "consortium d'artistes, d'auteurs, de pirates et de professionnels des médias traditionnels ou/et numériques.Ou bien consulter le blog de Thierry Ehrmann.
Yvan Collona sur les murs de la Demeure du Chaos

samedi 1 janvier 2011

Meilleurs voeux pour 2011

Bon, c'est symbolique. Mais pour celles et pour ceux qui viendront faire un tour par ici dans les prochains jours, je vous souhaite une très belle année.

vendredi 31 décembre 2010

Mort d'Isabelle Caro, incarnation d'une souffrance socialement entretenue

Isabelle Caro-Campagne No-l-ita
Isabelle Caro est connue du grand public depuis la campagne publicitaire  No-anorexia No-l-ita dans laquelle elle pose nue pour le photographe Oliviero Toscani. Elle s'est éteinte en novembre 2010. L'information a été rendue publique  plus d'un mois après (le 29 décembre). Depuis, la presse est assez discrète. Néanmoins, j'aimerais, comme dernier hommage, dédier les quelques lignes qui suivent à Isabelle Caro que je ne connaissais pas autrement qu'à travers le personnage public qu'elle est devenue. J'aimerais exprimer ce que j'ai perçu en 2007 au moment de la campagne No-l-ita, campagne que j'ai utilisée lors de certains cours et qui, systématiquement, générait des débats passionnés autour de la normalité, de la féminité, de la maladie... Peu de supports médiatiques ont généré une telle tension parmi les étudiants et les étudiantes. Les jugements de valeurs spontanés, le dégoût, la gêne surtout, face au corps décharné d'Isabelle photographié par Toscani... toutes les réactions traduisaient le malaise social devant le corps anorexique.

Isabelle Caro et Oliviero Toscani
Je ne veux pas parler d'elle. Sur son histoire, quelques interviews sont disponibles en ligne (en français ou en italien). On peut également suivre Isabelle Caro dans l'émission Le Droit de savoir diffusée sur TF1 le 5 juin 2007, dans laquelle elle fait partie des jeunes femmes apportant un témoignage (le parti pris sensationnaliste de TF1 comme la posture médicale exposée dans le reportage mériterait par ailleurs un long article critique). Son livre,  La petite fille qui ne voulait pas grossir (Flammarion, 2008) constitue également une source d'informations pour les personnes qui voudraient en savoir un peu plus sur Isabelle Caro. Je ne parlerai donc pas d'elle, parce que je ne l'ai jamais rencontrée et que, de son histoire, je ne sais presque rien, malgré les quelques productions dont je viens de parler.
En revanche, j'aimerais apporter quelques notes sur ce que notre société fait au corps, sur la manière dont elle infléchit les comportements, dont elle modèle les idéaux corporels et sur les effets de quelques mises en image des corps, notamment dans la publicité et dans les médias marchands de masse.

D'une certaine manière, Isabelle Caro incarne le corps contemporain tout en renvoyant à des corps d'une autre époque, les corps faméliques des victimes de la guerre du Biafra exposés dans la presse occidentale à la fin des années 1960 ou les corps décharnés de Buchenwald. Les corps exposés des populations affamées dévoile le caractère insupportable de l'humanité: des prisonniers, des hommes, des femmes, des enfants, des innocents meurent des privations imposées par d'autres hommes. La faim comme arme de guerre.

Au-delà des corps de la guerre, Isabelle Caro incarne le corps contemporain, le corps de la misère. Elle rappelle les corps étiques des pauvres de tous pays, le corps de ceux qui mangent, à même le sol, les déchets emplissant les poubelles du trop plein de la société de consommation alimentaire. Les corps des loqueteux qui se trainent à Bombay ou Casablanca, qui attendent patiemment l'heure de la fin du bureau pour investir le Downtown de Los angeles, qui meurent de froid le ventre creux sur les trottoirs de Paris, sont les corps que l'on préfèrerait ne pas voir (ou alors seulement sur TF1 ou M6, histoire d'éprouver de saines émotions entre deux coupures publicitaires incitant à consommer plus). Ce sont tous ces corps qu'exhibe Isabelle Caro.
Bergen-Belsen en couverture

La mise en scène minimaliste de Toscani a choqué. Car le corps d'Isabelle Caro est précisément un de ces corps que l'on n'exhibe pas, un de ces corps qu'on faint de ne pas voir lorsqu'on les croise, un de ces corps qui ne gênent pas tant qu'ils sont reclus, cloîtrés, hospitalisés, ou cachés dans la rue d'à côté.

Le corps malade n'a de place dans l'espace public que lorsqu'il est esthétisé pour "la bonne cause", à condition toutefois qu'il ne soit pas trop abîmé. Des projets comme le Scar Project du photographe David Jay contre le cancer du sein, ou la campagne No-anorexia No-l-ita posent problème car, malgré la mise en scène, ils montrent des corps marqués par la maladie, trop marqués pour être publicitairement corrects (le marquage du corps tatoué des lettres "H.I.V. positive" photographié par Toscani pour la marque Benetton relève d'une autre démarche puisqu'il ne s'agit pas d'une campagne de prévention à proprement parler, même si l'image dénonce la stigmatisation dont sont victimes les porteurs du vih).
C'est au nom de la "bonne cause" qu'Isabelle Caro a posé en dévoilant son corps. Le combat dans lequel elle s'est engagée, à travers cette campagne n'est pas un combat par procuration. Ce combat est son combat, celui contre sa propre souffrance, partagée par des milliers de personnes (majoritairement des femmes). En s'exposant, elle a accepté de se montrer, mais surtout, elle a montré son corps meurtri par le combat contre la nourriture qui est aussi un combat contre la société.

Car le combat contre elle-même exposé par Toscani (le combat pour en finir avec l'anorexie) est venu en réaction à un autre combat, antérieur, celui-ci, qui traduit la place paradoxale de la nourriture dans notre société. L'alimentation constitue une réalité hautement culturelle. Si l'espèce humaine éprouve des besoins pour la survie de l'organisme, les sociétés humaines rendent désirables certains aliments et certaines manières de se nourrir. Or (j'écris ces lignes à quelques heures d'un réveillon du jour de l'an qui va se traduire par le gavage et l'alcoolisation d'une grande partie de la population), nous vivons dans une société qui incite d'un côté à consommer de l'aliment sous différentes formes – le plus souvent à travers des "prêt-à-manger" rendus désirables par le marketing agro-alimentaire relayé par la grande distribution – tout en invitant, de l'autre côté, à être attentif à sa ligne. Pour le dire vite, la publicité invite d'un côté à se bâfrer et de l'autre à ne pas grossir, à se remplir et à rester mince.
Si l'anorexie est identifiée comme une maladie mentale, elle possède toutefois un ancrage social. Dans une société où le corps valorisé est un corps mince et où une bonne partie de la production culturelle vit des annonces incitant à la consommation, il y a de quoi tomber malade. Il y a de quoi devenir fou, ou devenir folle. Cet effet des injonctions paradoxales (double bind en anglais ou double contrainte) concernant l'alimentation et terrible. Et le corps imaginaire de la personne en souffrance (ici la personne anorexique) ne vient pas de rien, il se construit dans la mise en image sociale du corps qui sur-valorise la minceur, dans les messages constants à "faire attention" à sa ligne, à "ne pas prendre de poids" même pendant les fêtes ou encore à "perdre une taille" de pantalon (quand ce n'est pas deux) avant l'été. Les comportements anorexiques sont produits par des personnes qui ont totalement intégré l'idéal: pas un gramme de trop. L'anorexie mentale est une pathologie sociale.

Elle vient de l'éloge d'un corps maîtrisé que fait notre société tout en produisant du désir de consommation: Régimes, produits allégés et taille mannequin ont à composer avec les invitations à manger salé, sucré, peu importe, mais à manger. Certes, tout cela n'est pas nouveau. Dans La Société de consommation, en 1970 il y a donc quarante ans, Jean Baudrillard affirmait déjà que le corps est le plus bel objet de consommation. Cet ancrage social de la consommation alimentaire contradictoire (d'un côté l'incitation à consommer, de l'autre celle de mincir) se prolonge et, années après années, génère du malaise chez des jeunes filles qui s'aperçoivent à l'adolescence qu'elles deviennent femmes... et que leur corps s'arrondit.

Une analyse approfondie de la presse féminine, depuis la presse pour jeunes filles jusqu'à la presse pour femmes mûres (je parle là comme parlent les médias marchands qui "ciblent" leur clientèle pour séduire leurs annonceurs) rendrait compte de cette injonction paradoxale constante à laquelle les femmes sont soumises. Il y a à interroger socialement (et non seulement médicalement) la vulnérabilité des femmes, la façon dont leur corps devient vulnérable par l'appel incessant au régime, par la médiatisation constante de la minceur, par l'offre marchande de la consommation du rêve corporel à travers les magazines, les ouvrages des gourous des régimes et les pages de mode... par la valorisation de corps improbables.

Il existe en effet un contexte déclencheur des comportements pathologiques qui trouvent leur origine dans la souffrance née du décalage entre un idéal corporel et la perception du corps réel. La construction sociale du désir de devenir maigre, d'échapper aux rondeurs, n'est pas anodine. Certains contextes ont fait l'objet d'une prise de conscience. Le milieu de la mode s'est interrogé, sans toutefois modifier son fonctionnement. Le fait de poser une limite interdisant aux mannequins trop maigres peut se comprendre comme une discrimination rendue légitime au nom de la protection de ces mêmes mannequins. Néanmoins, les corps exposés dans les défilés restent des corps choisis pour leur minceur, si ce n'est leur finesse.
D'autres contextes posent problème, tout en étant moins interrogés, comme le contexte sportif. En gymnastique, par exemple, de très jeunes filles doivent se livrer à des privations quasiment inhumaines imposées par leur entourage au prétexte que ces privations seraient les garantes d'un corps performant, un corps qui, entrant dans la maturité de la féminité, perdrait en efficacité. Dans les sports à catégories de poids des comportements alimentaires proprement hallucinants sont entretenus et supportés nom de la performance.


Un autre aspect du scandale de la mise en scène du corps d'Isabelle Caro se situe dans le rapport à l'érotisme. Si le corps des femmes peut légitimement s'exposer dans la publicité, c'est de trois manières. La première, c'est pour exprimer le statut social d'une femme. Le plus souvent, la femme est mère de famille et s'occupe du foyer. Elle fait à manger ou le ménage, sourire aux lèvres, dans une maison de rêve, sans une ride ni un gramme en trop. Ce qui compte là, n'est pas le corps mince, mais l'illustration d'un rôle social. Que le corps d'une mère de famille soit choisi parmi les corps jeunes et minces des agences de casting est déjà un indicateur de la valorisation d'une apparence, y compris pour valoriser autre chose que le corps lui-même.
Le second usage du corps des femmes se fait pour exprimer la féminité. Les codes sociaux de la féminité sont utilisés pour vendre les produits qui permettront de la souligner (donc de la travailler dans le sens d'une mise en conformité avec les codes valorisés par la publicité). La promotion de shampoings, vêtements, maquillage, donne ainsi lieu à la mise en scène de modèles de féminité qui, à l'exception de quelques campagnes comme la campagne Dove sur la vraie beauté, sont associés à la minceur et à la jeunesse.
Enfin, le dernier usage du corps des femmes dans la publicité consiste à en exploiter la charge érotique.
C'est ce qui donne lieu à l'association entre un corps de femme et un produit qui n'a rien à voir avec la présence de ce corps (par exemple, une voiture). Le principe consiste à associer le désir sexuel pour une femme au désir d'acquisition du produit en question. Ces publicités considérées comme sexistes sont par exemple combattues par l'association La Meute.

Or, le scandale de la publicité où figure Isabelle Caro vient aussi du fait qu'elle expose un corps nu, non érotisé et non érotisable. Son corps est non seulement marqué par la maladie, mais il échappe au regard habituellement porté sur le corps des femmes dans la publicité. Les réactions spontanées des étudiants avec lesquels nous avons travaillé sur cette campagne étaient absolument explicites. "On ne peut pas montrer une femme comme ça, d'ailleurs, ça n'est pas (ça n'est plus) une femme." Une femme doit être désirable. L'injonction à paraître se double d'une injonction à séduire. Afficher un corps qui ne peut pas être désiré, ne pas entrer dans le processus d'érotisation du corps d'une femme exposée choque peut-être plus que l'affichage du corps malade.

Enfin, je ferai une dernière remarque concernant le contexte social qui rend possible l'émergence de l'anorexie dite mentale et le désir de maigreur.
Cette remarque vient de l'envahissement des médias par le combat de notre société contre les effets de son propre fonctionnement. Je veux parler de la lutte conte l'obésité qui est aussi, nécessairement, une lutte contre les personnes obèses qui engendre une dévalorisation des gros et des grosses, et en négatif, une valorisation du corps mince. Cette lutte apparaît même comme une finalité de l'éducation physique scolaire: il s'agit alors de faire de l'exercice pour brûler des calories au lieu de profiter d'une activité corporelle ludique pour engendrer un rapport positif à son propre corps, un rapport au plaisir ressenti dans l'expérience corporelle.
Nous assistons ici à une transformation contemporaine du corps qui s'oriente vers une normalisation de l'apparence: ni gros, ni maigre. La parole est à la médecine et à ses courbes de croissance. La normalité est quantifiée, la corpulence mesurée, la santé calculée.

Un des enjeux éducatifs, au-delà de la construction d'une attitude critique vis-à-vis des injonctions à la consommation corporelle, réside alors dans l'apprentissage de la possibilité d'être bien dans son corps, mais aussi dans l'apprentissage de la différence, et dans l'apprentissage du regard porté sur autrui comme du regard porté sur soi par autrui.

jeudi 25 novembre 2010

Autour des violences conjugales: la prise en charge des auteurs de violences

Le colloque organisé par l'association Filactions et accueilli ce 25 novembre 2011 à l'IUFM par la mission pour l'égalité entre les femmes et les hommes de l'Université Lyon1 était consacré à la prise en charge des auteurs de violences conjugales.
Près de 30 ans après le Québec, la France se saisit de la question.

Les intervenants ont rendu compte de leur expérience de suivi d'auteurs de violences, que cela soit en milieu hospitalier (Jacques Laporte), en milieu pénitentiaire ou en milieu ouvert (Nathalie Munch et Stéphanie Cava du Service Pénitentiaire d'Insertion et de Probation - SPIP -  de Lyon), ou encore dans le cadre d'une association de prise en charge de conjoints violents (Odile Nesta-Enzinger, association Passible, Grenoble)
Les comptes rendus attestent de l'intérêt d'une prise en charge des auteurs de violences dans le cadre de programmes de prévention de la récidive. Le public dont il était question était essentiellement un public relevant de l'injonction judiciaire, même si l'association Passible de Grenoble a rapporté quelques volontaires consultant librement.
La prise en charge d'auteurs de violences condamnés pour leurs actes paraît donc nécessaire.Cependant, la notion d'injonction de soins dont s'accompagnent certaines condamnations implique une perception des auteurs de violences comme des malades qu'il s'agirait de soigner. Or, selon Odile Nesta-Enzinger, les personnes souffrant de troubles psychopathologiques ou les personnes perverses ne constituent qu'une part infime des auteurs de violence. La majorité des auteurs de violences sont au contraire des personnes normales au plan psychologique. En revanche, selon la gravité des actes qu'elles ont commis, elles entrent dans les catégories pénales de délinquants ou de criminels, pour la seule raison qu'ils ont commis ces actes, et quelles qu'en soient les raisons.
La difficulté consiste précisément à tenir compte de la normalité des individus qui commettent des actes condamnables, à ne pas en faire des monstres, pour mieux saisir les mécanismes qui les poussent à agir ainsi. Une autre difficulté réside dans la nécessité de distinguer les différents types de violences et la pluralité des logiques qui les génèrent. C'est pour cela que le travail engagé par Stéphanie Cava et Nathalie Munch dans le SPIP de Lyon semble pertinent. En s'appuyant sur des groupes de parole organisés avec des personnes condamnés pour des violences, elles font émerger non seulement ce qui pousse à agir, ce qui déclenche la violence, mais permettent également, pour les hommes violents, de prendre en compte la victime de leur violence, et à la considérer à nouveau comme un sujet.

La question de la relation a paru en effet se situer dans l'arrière-plan des discussions. Or, la violence résulte d'une relation. L'enjeu scientifique réside dans la compréhension des mécanismes d'interaction qui conduisent à des réponses violentes. L'enjeu éducatif se situe au plan de l'éducation au respect d'autrui afin de rendre acceptable le conflit et possible la négociation. Car une chose est ressortie de toutes les interventions, c'est qu'il y a violence là où une parole respectueuse est impossible.

samedi 20 novembre 2010

le sexe, c'est pour la vie

J'ai été surpris de trouver dans le Midi-Libre (surpris parce que le Midi-Libre n'est pas le journal le plus progressiste sur la question) un court texte sur un sujet peu abordé en France, celui de la sexualité des anciens.
L'article est court, mais le message clair: le sexe, c'est bon pour la santé.
Pour s'en convaincre (même si les arguments sont peu développés), consultez l'article de Claire Jambet, la correspondante du Midi-Libre à Jacou, petite ville proche de Montpellier:

"sexualité sans tabous pour les personnes âgées"

Le chemin est encore long pour envisager la prise en compte de cette évidence dans les maisons d'accueil de Séniors ou dans les représentations populaires. L'image du vieux satyre a encore de belles années devant elle. Néanmoins, l'attention portée à la sexualité des Séniors est un pas de plus vers la prise en compte de la différence et l'acceptation de l'idée que la sexualité constitue une activité que tout le monde peut librement exercer.
En quarante ans, la sexualité est sortie de la norme du couple marié. Non pas qu'elle n'existait pas avant en dehors du couple, mais depuis le début des années 1970, les représentations de la sexualité et celles des divers groupes sociaux ont engendré une acceptation de son usage en dehors de la légitimité du couple (voir sur ce point Serge Chaumier, La Déliaison amoureuse, Armand Colin 1999).
Elle est progressivement devenue socialement acceptable pour les jeunes (pensons au tract "Apprenons à faire l'amour" distribué par le Dr Carpentier en 1971).  Pour les femmes (au moment ou sont fêtés les 40 ans du MLF), il est possible de rappeler le slogan "notre corps nous appartient" et les conséquences des mouvements militants sur ce qui a été appelé "la libération sexuelle". Pour les homosexuels des deux sexes également, le militantisme enclenché au début des années 1970 (Le FHAR, Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire est lui aussi créé en 1971) a conduit à considérer l'homosexualité comme une sexualité humaine et non plus comme une activité "contre-nature". Pour les personnes handicapées, le débat est lancé, certes timidement, mais il l'est tout de même par les associations de parents, de personnes handicapées et pénètre dans les institutions, même s'il donne lieu à une confusion avec la prostitution (pour approfondir la question, voir le projet Sexualité et Handicap en Institution de l'Université de Nancy ou encore le blog de Stéphanie, "Handicap et Sexualité, parlons-en, mais bien" ou la lettre ouverte de Marcel Nuss à Roselyne Bachelot).
"Les personnes âgées", appelées poliment Séniors, fournissent aujourd'hui une nouvelle catégorie de population pour laquelle la sexualité devient acceptable. Ce qui est amusant d'ailleurs dans l'article ci-dessus, c'est que c'est au nom de la santé des Anciens que la sexualité est convoquée. L'accès de tous à la santé (comprise comme un état de complet bien-être, physique, psychique et social), par la sexualité, c'est un beau programme...

Pour prolonger le débat, lire "Ces “Vieux” qui se battent pour leur liberté sexuelle" par Elisabeth Berthou
un article du Figaro qui rapporte les conclusions d'une enquête américaine dont vous pouvez lire le compte rendu  ici (english only)

mercredi 17 novembre 2010

Débat sur l'éducation physique et la compétition lors des EPSiliades 2010

Invité aux EPSiliades, du 12 au 14 novembre, j'ai pu constater la soif de débat et de discussion des enseignants d'éducation physique. Le programme a en effet permis d'intervenir sur des thématiques très larges par rapport auxquelles l'enseignement en général, et celui de l'éducation physique en particulier, doit se positionner. Certes, il a été question d'EPS, mais les débats ont su dépasser les simples questionnements de type instrumental, didactique ou technique pour se situer au plan éducatif, culturel, éthique et, bien sûr, politique. Interroger la culture (et les différents niveaux dont elle est constituée), interroger les médias, interroger les institutions de formation, interroger l'école, interroger le sport bien sûr dans ses différentes réalités, c'est se positionner dans un combat pour des valeurs, mais c'est aussi se donner les moyens d'adopter une posture claire tant au plan politique qu'au plan philosophique

Romain Barras, Philippe Liotard, Jules Lafontan, Stéphane Diagana, Maxime Travers
Lors des tables rondes, j'ai été amené à intervenir sur deux thématiques. Chacune d'elle a fait apparaître les enjeux éducatifs actuels et la nécessité de réfléchir aux valeurs, dès lors que l'on s'inscrit dans un projet d'éducation. L'une comme l'autre ont été largement suivies et les débats aussi nourris qu'éloignés d'une pensée unique.

La première, intitulée "La compétition dans le sport: solidarité ou exclusion?" a tenté de répondre aux questions suivantes: Quelles valeurs les compétitions sportives peuvent-elles véhiculer? En quoi participent-elles à l'idéologie néolibérale? A quelles conditions la compétition sportive, y compris en EPS, peut-elle construire une émancipation solidaire? Pour répondre à ses questions, Stéphane Diagana, ancien champion du monde du 400m haies, Romain Barras, champion d'Europe de Décathlon, Maxime Travers et moi-même.
Sur cette thématique, deux billets ont été publié. L'un présentait ce débat comme le fait du jour du 15/11/2010. Le second rapportait les grands axes de la mise en question de la compétition.

La seconde table ronde portait sur la question de l'égalité des sexes en (et par) l'éducation physique scolaire.  Elle aussi était organisée à partir d'une question "Une EPS pour tous-tes: l'égalité des sexes en EPS, une utopie?" Pour débattre, Catherine Patinet, professeure d'éducaiton physique ayant réalisé une thèse sur la question, la philosophe Geneviève Fraisse, et moi-même. Un bref compte rendu de la table ronde a été publié ici.

Sous très peu, je développerai ce billet pour y mentionner les points du débat qui me paraissent les plus importants à prolonger.
Une chose est sûr, le débat sur les valeurs de l'éducation physique, notamment à travers celles du sport, de la compétition et de la performance ressurgit, après de nombreuses années de somnolence.

Un compte rendu de l'évènement sur le post
mis à jour le 22/11/2010

Le jour où j’ai stoppé les Popovs dans le Bugey* « Comme il faut mal aimer son peuple pour l’envoyer à des choses pareilles. À présent je...