dimanche 13 mars 2022

Le jour où j’ai stoppé les Popovs dans le Bugey*


« Comme il faut mal aimer son peuple pour l’envoyer à des choses pareilles.

À présent je déteste toutes les guerres, même les bagarres entre gamins.

Et ne me dites pas que cette guerre est terminée »

Les cercueils de zinc

Svetlana Alexievitch



Je me souviens du froid et de la longue attente.

Je suis couché dans la neige, à flanc de colline, à quelques centaines de mètres de la lisière d’une forêt.

Je suis au 99è régiment d’infanterie, affecté à la CEA, Compagnie d’éclairage et d’appui, section du lieutenant Romero.

Je suis tireur Milan.

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Le Milan est une arme très précise et puissante, adaptée à la lutte contre les tanks, les véhicules blindés et des bâtiments.

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Couché dans la neige, talkie-walkie posé entre le coude et la tête lestée d’un casque lourd, je fixe la route en contre-bas. C’est une route étroite où deux voitures passent difficilement de front. Je dois, m’a-t-on dit la surveiller, attendre que du bois dont elle sort surgisse un tank russe. La lisière où plonge la route est à huit-cent mètres environ, deux tours de piste.

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Le Milan peut atteindre des cibles à 2 500 mètres grâce à un système de guidage semi-automatique, dit «filoguidé».

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J'ai glissé quelques couches de vêtements non règlementaires sous mon treillis pour m’isoler un peu plus du froid. Le froid, je le sens dans les os, dans la chair. Se sentir glacé n'est pas une expression mais une impression qui laisse le corps comme en dehors de soi, mêlé à la neige, dissout dans la terre gelée sous le manteau neigeux et en même temps douloureux, traversé. Le froid mort vraiment quand il ronge les os.

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Le Milan est un missile léger sol-sol très apprécié par les troupes d’infanterie capable de tirer de jour comme de nuit grâce à un système infrarouge.

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Je reçois l’ordre de tirer.

Je tire.

Je trouve l’exercice idiot. Jamais les Russes, s’ils veulent atteindre la centrale du Bugey ne monteront sur le plateau. Et puis ils ont assez affaire dans les montagnes afghanes. Pour eux, « l’Afghanistan, ce n’est pas un récit d’aventures ou un roman policier ». Le Bugey, si. Pour moi aussi. C’est un grand jeu scout mais sans Scouts.

J’ai toujours froid mais au moins l’attente a cessé.

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Ce missile peut être embarqué sur un véhicule et fixé sur une griffe ou débarqué, à pied, et utilisé grâce à un poste de tir installé sur un trépied

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Concentré sur une cible invisible je guide un missile invisible jusqu’à l’entrée de la forêt d’où sort la route. J’ai toujours froid. Coudes écartés, mains posées sur les poignées, yeux collés au viseur, le haut du corps est totalement lié au lanceur de missile auquel il imprime une très légère rotation sur la gauche pour guider le missile jusqu'à la gueule de la forêt.

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C’est la grande différence du missile par rapport à un lance-roquette sans technologie, dont le tube lanceur est jeté après chaque usage et qui ne dispose ni de sa précision ni de sa puissance

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Je ne me souviens plus des commandements. J’ai reçu l’ordre de tirer sur les Popovs, sur un char popov qui n’est bien sûr jamais arrivé jusqu’au Bugey dont nous protégeons la centrale, en plein hiver, quelques mois à peine avant Tchernobyl. Nous sommes en janvier 1986. Il fait froid sur le plateau du Bugey, avec ou sans Popov. Dès qu’une voix sortant du talkie-walkie dit la cible touchée, nous recevons l’ordre de nous carapater. Nous sommes deux, moi, tireur Milan, et mon assistant qui charge le trépied sur son dos.

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Toutes les nations européennes de l’OTAN sont équipées de ce type d’arme antichar de fabrication franco-allemande 

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Sur le plateau du Bugey, deux jeunes hommes couchés dans la neige depuis des heures se lèvent à la hâte. Dans le talkie-walkie une voix leur gueule dessus, leur demande de se sortir les doigts du cul, leur hurle que les chars popovs vont par deux, que le deuxième va arroser, la voix continue à gueuler, bougez-vous le cul (le cul est un point sensible de la motivation militaire). C’est dur de se carapater après être resté allongé dans le froid, récupérer le trépied de lancement, mettre le masque à gaz, courir dans la neige, dans la côte…

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la France livre, selon nos informations, des missiles antichars Milan aux combattants ukrainiens. Prélevée sur les stocks de l’armée française, la quantité paraît, pour l’heure, être restée modeste – « quelques dizaines », entre le 28 février et le 3 mars, selon une source diplomatique

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Maintenant, deux jeunes hommes en treillis au corps engourdis courent, une voix leur gueule de se magner dans le talkie-walkie qu’ils ont envie de couper. Plein le cul de la voix. Vous avez vingt secondes…, vingt secondes pour plonger dans la forêt, là-haut, s’y cacher, vingt secondes. Impossible d’atteindre la lisière avant que les Popovs n’arrosent à l’obus chimique. Car les Popovs utilisent des armes chimiques, on nous l’a dit. On le sait. En Afghanistan comme dans le Bugey. C’est pour ça qu’on court avec un putain de masque à gaz qui nous empêche de respirer.

On nous l’a dit et redit, vous verrez quand vous aurez les Popovs au cul…

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Outre des équipements de protection, Paris a fourni à Kiev « quelques dizaines » de ces armes, utilisées par les troupes d’infanterie contre les tanks et les véhicules blindés.

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À deux, on a grillé les Russes. On s’est caillé mais on l’a fait. C’est ce qu’on nous dit. J’ai fait un bon tir, on s’est bien replié, on a ralenti la progression popov.

Je n’ai rien vu dans le Bugey. Rien. Pas un char, pas un Popov. J’ai eu froid, j’ai attendu comme un soldat, j’ai tiré, je me suis replié jusqu’au sommet de la colline, j’ai plongé dans la forêt, à bout de souffle. On m’a dit que c’était bien.

Un Milan, c’est efficace. Ça peut sérieusement ralentir la progression popov.

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La quantité de matériels livrés paraît faible au regard des besoins des forces ukrainiennes… sur le terrain, les troupes russes sont déjà confrontées depuis dix jours à l’efficacité de ces armes.

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Janvier 1986, j’ai stoppé les Russes dans le Bugey.


Le Petit parisien 30 juin 1941

*Tous les passages en italiques en sont extraits de l’article de Jacques Follorou, « La France livre des missiles antichars Milan à l’Ukraine », Le Monde, 9 mars 2022. 

samedi 15 janvier 2022

Yann Brënyàk bodmodeur

Yann Brënyàk était un bodmodeur, un de ces artisans qui sculptent le corps à coup de scalpel. Il avait une tronche de punk qu'on n'oublie pas: visage tatoué, piercings, oreilles, comment dire... c'était Yann. Et quand il n'était pas là, il manquait.


Yann Brënyàk
Voilà une des dernières images que je garde de Yann prise lors de l'interview qu'il m'a accordée à distance, sur zoom le 19 mai 2020. Aujourd'hui* sa mort a fait le tour des réseaux sociaux. Le monde des modifications corporelles et des bodmods est en deuil.

*(ce billet a été commencé le 3 novembre 2020 et, comme celui sur HannaH Sim, je n'ai pas pu le finir, trop affecté par leur décès. Le fait que je sois moi-même arrêté quelque temps pour des raisons de santé me permet d'y revenir, avec sans doute moins d'émotion mais tout autant d'intensité dans ce que j'ai conservé de leur rencontre)

J'ai appris la mort de Yann moins de six moi après qu'il m'a accordé l'interview dont je viens de parler.
La nouvelle m'a sauté aux yeux, déchiré le coeur. C'est difficile de dire comment une réalité d'une telle violence nous arrive, ce qu'elle produit en soi. Yann, je l'avais senti fragile, parfois bien paumé – et il le disait. Là, de nos échanges, je l'avais trouvé fort; il avait pris de la distance avec certaines personnes car elles étaient éloignées de ses valeurs. Il était amoureux. De l'amour qu'il vivait une petite vie avait déjà pris forme dans le corps de Laura. Depuis, Shayahn est né et il ne l'a pas connu.
Mais ça, je ne le savais pas encore. J'ai d'abord pris une bonne claque, une de celles que tu prends en scrollant Instagram ou Facebook et en relisant le message en allant chercher d'autres infos, fiables parce que non, c'est pas possible: une photo de Yann, sur Instagram, c'était un peu comme une évidence, tantôt avec une clé à la main, tantôt suspendu, tantôt celle d'un tongue splitting (partition de la langue), d'une scarification qu'il avait faite puis recouverte d'encre de tatouage pour produire un tatouage en 3D, tantôt une oreille réparée après avoir porté un bijou trop large, tantôt une oreille sculptée... et ses storys, ses images et messages éphémères qui faisaient qu'on pouvait échanger dans l'instant alors qu'il était au Mexique, à Londres ou à Berlin. Ou chez lui aussi, dans un coin calme de la Suisse voisine.
Mais cette photo de Krousky, dont il a été un modèle régulier, m'a pris comme un coup de genou dans les reins alors qu'on se balade tranquillement sur un chemin de campagne. Enfin pas la photo, il y en avait déjà des séries de ce type: le mec au coeur d'or qui fait le bad guy, le doigt levé bien haut, perfection du fuck you style. Du plus pur Yann Brënyàk.

Mais quoi "like a slip in my face this news broke my heart"
What the fuck? Il dit quoi, là Krousky?
Je cherche. L'information circule vite, les images sortent, les message affluent, les témoignages...
Yann Brënyàk s'est envolé. Des échanges avec des proches effondrés le confirment.

Yann était un globe-trotter-bodmodeur, un de ces artisans du corps qui parcourent le monde – c'est un petit monde et pour gagner de la reconnaissance dans ce monde il faut de la technique et incarner des valeurs fortes, des valeurs humaines. Yann Brënyàk avait acquis cette reconnaissance. Il faisait ce que les médecins – nombre d'entre eux tout au moins – considèrent comme de la barbarie ou de la mutilation parce que ça n'entre pas dans leurs codes esthétiques et s'éloigne de leurs pratiques plastiques de normalisation des apparences.

Initialement, quand j'ai commencé ce billet, il y a plus d'un an, j'avais parcouru les moments partagés avec Yann. Le jour où il était venu avec moi à la Humboldt Universität zu Berlin pour parler de son travail avec les étudiantes et est étudiants de PAtricia Ribault en janvier 2016, sur le thème "Hacking the body" par exemple 


Et puis, j'ai préféré peu écrire, garder sa trogne et laisser flotter sa présence comme il flottait dans les 
airs


Yann Brënyàk à qui je viens de remettre l'INqualifiable, numéro spécial Punk!!!


 




lundi 10 janvier 2022

À Hannah Sim; le corps de l'Alien ne reste pas sur terre.


Peu de gens peuvent imaginer la peine que l'on peut ressentir au départ d'une Alien.
La mort d'HannaH Sim m'a empli de peine.
Celle de Yann Brënyàk une semaine auparavant*, m'avait déjà beaucoup touché.
L'envol d'Hannah bouleverse toutes celles et tous ceux qui la connaissaient.
Elle les bouleverse vraiment. 

mercredi 17 février 2021

Anthroposomatocène la Terre, le Corps, l'Humain

 

Anthroposomatocène, revue A°2021, éditions 205

Le troisième festival "A l'école de l'anthropocène" s'est tenu depuis Lyon du 25 au 31 janvier 2021 et à été diffusé sur le web en images et en sons. À cette occasion a été livrée la très belle revue A°2021. Il faut l'avoir entre les mains pour constater le magnifique travail fait par les éditions 205 qui n'en sont pas à leur coup d'essai. L'Ecole urbaine de Lyon est à la manoeuvre pour le contenu riche et stimulant (as usual), les éditions 205, façonnant l'objet. Et ça donne vraiment quelque chose de beau, à laquelle je suis honoré d'avoir participé.

Car ça m'a donné l'occasion de poser les jalons d'un concept qui pourrait abriter les réflexions menées sur ce que les humaines font à leur propre environnement ainsi qu'à leur propre corps. Sans doute, cette tentative prend-elle place dans une volonté plus large de caractériser ce que nous vivons, d'identifier un point d'inflexion à partir duquel la vie elle-même est modifiée par ce que nous, humains, pouvons concevoir et mettre en oeuvre à l'échelle de la planète et de notre corps, nos réalisations trouvant des prolongements et des effets concrets sur chacune et chacun de nous, autant que sur les autres espèces vivantes. Dans Vivre avec le trouble, Donna Haraway s'est, elle aussi, prêtée à l'exercice. Avec le brio intellectuel qui est le sien, elle discute d'autres néologismes visant à caractériser le mouvement dans lequel nous sommes. Ainsi, mobilise-t-elle la force sémantique de termes comme "capitalocène" (Andrea Malm et Jason Moore) ou "plantationocène" (Scott F. Gilbert, David Epel) pour proposer à son tour le Chthulucène:

"Il nous faut encore un nom – et j'insiste sur ce point, écrit-elle – pour désigner les forces et les pouvoirs symchthoniens dynamiques auxquels les êtres humains participent et au sein desquels se joue la continuation. L'épanouissement d'assemblages multispécifiques comprenant des êtres humains sera, peut-être, possible. Mais peut-être seulement, moyennant un engagement intense, à condition aussi de collaborer, de travailler et de jouer avec d'autres habitants de Terra. Voilà tout ce que je désigne lorsque je parle du Chthulucène – passé, présent et à venir" (Vivre avec le trouble, p.223)

Voici ici, la présentation des concepts discutés par Donna Haraway dans "Anthropocène, Capitalocène, Plantationocène, Chthulucène. Faire des parents", dans la revue Multitudes (2016, traduction Frédéric Neyrat)

Avec la fabrication du terme anthroposomatocène, je m'inscris donc dans ces tentatives de dire la période qui nous dépasse et que nous vivons, dont nous percevons les mutations et envisageons les perspectives à partir d'une observation qui s'étale sur la longue durée. C'est un exercice aussi ambitieux que futile mais il permet de poser au sein des multiples réflexions sur l'anthropocène, une spécificité sur laquelle je travaille depuis quelques décennies, à savoir ce que les humains peuvent non seulement imaginer, mais également faire sur leur corps.

L'intégralité du texte publié dans A°2021 est reporté ci-dessous dans sa version "preprint":

L’anthroposomatocène: l’humain, la Terre, le corps

Philippe Liotard, Université Lyon1

 

« Le philosophe s’y connaît en concepts, et en manque de concepts, il sait lesquels sont inviables, arbitraires ou inconsistants, ne tiennent pas un instant, lesquels au contraire sont bien faits et témoignent d’une création même inquiétante ou dangereuse. » (Deleuze et Guattari, Qu'est-ce que la philosophie? 1991) 

 

Anthroposomatocène : nom masculin

ánthrôpos (« être humain »)

sỗma (« corps »)

kainos (« récent »)

Période qui se caractérise par l’influence des actions de l’espèce humaine sur la planète sur laquelle elle vit et sur le corps qui la fait vivre.

Le concept sert à la fois à décrire l’ensemble des actions humaines dont on perçoit l’influence sur l’environnement et à en comprendre les effets sur les humains eux-mêmes  Le terme invite à interroger la logique des transformations ainsi que le moment où le changement de degré des modifications entraîne un changement de nature ou une mutation de l’espèce.

 

On sait désormais que « l’importance des activités humaines affecte la Terre de manière (…) radicale »[1], ce qui fait des humains les principaux acteurs de la modification de leur environnement. C’est d’ailleurs ce qui a poussé Erle C. Ellis et ses collègues à publier dans Nature en 2016 un article intitulé « Involve social scientists in defining the Anthropocene ». Si l’anthropocène fournit un cadre théorique et un champ de questionnement pour penser l’effet des activités des humains sur leur environnement à une échelle qui les dépasse, au point d’affecter l’écosystème terrestre, alors il importe en effet d’interroger les sciences humaines et sociales. 

Je propose d’y contribuer en interrogeant ce que les humains produisent non seulement sur la planète qui à la fois les accueille, les abrite et les rend vulnérables mais aussi ce qu’ils font sur leur propre corps, c’est-à-dire sur la manière dont historiquement et collectivement ils infléchissent les caractéristiques de leur propre espèce. L’interrogation conjointe portant sur la Terre et le corps modifiés peut-elle servir à identifier un ou des moments pivots, un tournant dans l’histoire de l’humanité qui créeraient un monde post-naturel ? En combinant l’interrogation sur ces deux objets de transformation à une grande échelle, pouvons-nous saisir un point d’inflexion, « à partir duquel le “jeu” de la vie sur Terre changerait tellement – pour toutes, tous et tout – qu’il faudrait le nommer autrement ? » (Donna J. Haraway[2]).

L’anthroposomatocène pourrait alors définir cette période dans laquelle les humains organisés en sociétés multiples mais connectées infléchissent à la fois leur environnement et leur corps, dans des proportions qui tout à la fois participent à leur mieux-être et inquiètent. L’anthroposomatocène serait ainsi la période au cours de laquelle les humains prennent en main leur destin grâce à la bio politique et aux bio-techno-sciences, le moment où ils deviennent à la fois les acteurs, les outils et les supports de leur propre projet qui, dans le même temps, leur échappe au point de rendre nécessaire l’auto-saisissement éthique et politique.

Le recours au terme d’anthroposomatocène serait donc à la fois une tentative de saisir une longue période de transformation de l’humain sur une planète qu’il modifie et dont les modifications affectent son organisme et un outil permettant de comprendre comment les humains ont produit les connaissances autorisant ces transformations, leur permettant de les évaluer et, éventuellement, de les canaliser ou de les réguler. L’anthroposomatocène est donc aussi une épistémologie qui suppose une connaissance fine des organismes vivants (sciences biologiques) mais aussi des humains capables de produire des sciences leur permettant de se comprendre dans leur fonctionnement objectif et ses fondements subjectifs (sciences humaines et sociales, humanités…). 

Dans ce cadre, ce qu’il advient du corps peut aider à penser les inflexions. Les modifications qu’il subit relèvent de pratiques créées à cet effet et qu’on peut rassembler sous le terme de biotechnologies, qui organisent sa propre transformation dont il convient d’évaluer la nature et les degrés. L’organisme est en effet affecté par les effets de l’activité humaine (pollution, mode de vie, alimentation agroalimentaire…) qui produisent un ordre corporel mondialisé.

L’anthroposomatocène serait un cadre pour interroger l’impact des activités humaines sur l’espèce elle-même, à partir des actions, expérimentations, interventions, innovations réalisées sur les individus eux-mêmes, à partir des imaginaires et des significations liées aux modifications corporelles (qu’elles soient fonctionnelles, identitaires, esthétiques…), à partir des désirs des personnes d’infléchir leur propre corps et celui des gouvernement de réguler les effets de l’anthropocène sur les organismes des populations. Il en résulte la nécessité de penser aux différentes échelles, à celle des populations (effets migratoires, réfugié.es climatiques, pandémies, famines, politiques éducatives, de santé) et à l’échelle des individus, des nouveaux pouvoirs dont ils bénéficient autant que des vulnérabilités nouvelles auxquelles ils sont exposés.

Car si les humains ont appris à soigner, à (se) réparer, à prévenir, ils doivent adapter leurs savoirs et leurs techniques à ce qu’ils font à leur propre monde (température, alimentation, pollution…). Les organismes souffrent et s’adaptent. Les corps se modifient sous l’effet des technologies (machine à vapeur, électricité, véhicules individuels, électro-ménager, moyens de transport, de communication, numérique…).

L’anthroposomatocène (sa genèse, sa datation, sa signification…) engage donc la réflexion sur ce que les humains font à la fois à leur propre corps et à leur propre planète dont ils ont pris les rênes. Comme pour la planète, les modifications du corps se font à l’échelle de l’humanité, en termes de destruction comme en termes de régulation et de progrès. Dit autrement, l’humain modifie à la fois son corps et son environnement qui infléchit le corps en retour.

Prendre les rênes ne signifie pas nécessairement conduire dans la bonne direction. Il est tout à fait possible de mener l’équipage vers le précipice, une impasse surchauffée ou vers de grands espaces luxuriants et tempérés. La question n’est donc pas – en recourant au terme d’anthroposomatocène – de centraliser les inquiétudes ou de proclamer les espoirs d’un futur qu’on ne peut qu’imaginer (et qu’en imaginant on contribue à influencer) mais bien de penser ensemble les effets du savoir, des technologies et des activités humaines sur la Terre et sur le corps.

Comme pour l’anthropocène, on peut se poser les questions du début de l’anthroposomatocène, c’est-à-dire des débuts des modifications du corps rendues possibles par l’activité humaine à l’échelle de l’humanité. Comment les médecines, l’alimentation, les rites, les modes de vie dits traditionnels ont basculé vers d’autres manières de modifier le corps. Est-ce avec la découverte de l’Amérique et son corollaire, la rencontre des corps, les hiérarchies, les éliminations et les exploitations qui s’en sont suivies ? Est-ce avec la révolution industrielle et ses effets en termes de transport, de travail, de déplacement des populations vers les centres urbains, la pollution qui en résulte ? Est-ce avec les progrès des sciences de la vie, qui s’appuient désormais sur le principe de l’expérience et sur des moyens d’observation inédits en imagerie, calculs, simulation, analyses biologiques et sur des technologies permettant d’appareiller, d’implanter le corps, d’en dupliquer les cellules voire d’en produire à partir de matériaux non humains, de générer des organoïdes ? Est-ce avec la révolution numérique qui désormais autorise la connexion des corps, leur mesure permanente et la centralisation de ces mesures ? Est-ce avec l’appropriation des bio-technologies par les populations qui peuvent par exemple jouer de la sexuation biologique pour modeler les identités de genre ?

L’émergence de nouveaux désirs corporels engendre craintes, peurs, angoisses de décadence. Les bio-techno-politiques comme ensemble de savoirs et de moyens disponibles pour modifier le corps ouvrent en effet des perspectives qui échappent à la stricte utilité fonctionnelle des pouvoirs institués. Le pouvoir pharmaceutique, par exemple, n’est pas qu’un pouvoir économique, c’est un formidable pouvoir dont l’espèce s’est dotée pour se protéger des maladies (les vaccins), des douleurs (paracétamol, morphine), se soigner (chimio-hormono-thérapies), réguler son métabolisme (diabète, maladies cardiaques, hyper-tension…) ou son système nerveux (anxiolytiques, antidépresseurs,…), pour pallier les effets de l’âge (hormones), pour réguler les naissances (pilule). L’épistémologie du corps modifié de l’anthroposomatocène participe à l’accroissement des possibilités d’agir et pas seulement en termes de soins, de thérapies ou de régulation des naissances. Elle permet d’agir plus largement sur les cultures et sur ce qui pousse les humains à agir : les symboliques et les valeurs.

Le corps humain du XXIè siècle est un corps modifié, modelé, travaillé, jusqu’aux loisirs qui infléchissent le corps, les goûts, appris et partagés ; le goût pour ce qui détruit le corps (l’alimentation, l’alcool, la vitesse, le risque), et la connaissance de ce qui l’entretient, le perfectionne, le protège (des chaussures de sécurité aux oméga 3). Les loisirs dont une des finalités dans les sociétés et pour les catégories de la population qui sont en mesure d’y accéder vise l’entretien du corps, son modelage fonctionnel et esthétique par une discipline de soi intégrant exercice physique, régime, mode de vie, séjours à la mer, à la montagne, à la campagne pour se tenir au moins ponctuellement loin des effets de la pollution, du stress et de l’agitation des villes… dont l’espace, les activités et les modes de déplacement sont (dé)régulés par les humains.

 

L’épistémologie du corps de l’anthroposomatocène contient en outre la possibilité pour chacune, pour chacun de s’approprier les savoirs nécessaires à sa propre transformation fonctionnelle, esthétique, identitaire. Elle ouvre ainsi à un questionnement vertigineux sur ce que les humains peuvent sur eux-mêmes tant collectivement qu’individuellement.

 

Décembre 2020



[1] « L’anthropocène comme tournant cosmologique », Rue89 Lyon, 2-11-2020

[2] Donna J. Haraway, Vivre avec le trouble, 2020




lundi 11 janvier 2021

Journal de corps confinés – Etudiante, étudiant, dix-huit ans à l’enfermement


La fatigue, la saturation, l’ennui, l’inquiétude des étudiantes et des étudiants commence à être bien connue. Des enquêtes sortent, des médias s’en font écho. Durant les vacances de Noël 2020, j’en ai eu une vision émouvante et inquiétante, à partir des textes que m’avaient adressés celles et ceux que j’encadrais, en première année de STAPS (Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives), dans le cadre d’un module d’expression et de communication. Le second confinement nous a conduits à travailler à distance, ce que nous faisions déjà en partie. Auparavant, durant le cours, je faisais des lectures de textes à partir desquelles se mettait en place une écriture, puis, avant de partir, il y avait une première lecture des écritures en cours, réalisées par les étudiantes et les étudiants. Ils avaient ensuite jusqu’au début de la semaine suivante pour m’adresser une version jugée finie. La plupart prenait ce temps pour compléter l’écriture enclenchée en cours.

Au moment du confinement, il fallait proposer une évaluation, dite contrôle continu en cours de formation. J’ai conservé les rendez-vous réguliers à distance et suggéré – en arrière-plan –de travailler à partir du Journal d’un corps, de Daniel Pennac et d’écrire le « Journal d’un corps confiné ». Les textes remis constituent des témoignages de la vie de ces jeunes femmes et de ces jeunes hommes, inscrits en faculté des sports, âgés de 18 ans, et qui vont se retrouver, pour la seconde fois de l’année (en terminale puis durant ce premier semestre à l’Université) enfermés chez eux, dans l’impossibilité de se rendre à l’université comme de pratiquer le sport. Ces textes abordent le quotidien dans ses différentes dimensions ; le rapport à la famille, aux amis, aux études, au corps et à ce propos à l’alimentation, à l’exercice, à l’immobilité… 

Je voulais ici lister un certain nombre d’extraits qui traduisent leur mal-être, leur vécu angoissant. Tout le monde ne produit pas des textes désespérés. Néanmoins, chaque texte contient des passages, plus ou moins longs, plus ou moins répétitifs qui indiquent la difficulté à vivre le confinement. La plupart est rentrée dans la famille. Mais ce qui est marquant, c’est que l’isolement est ressenti, par rapport aux ami.es, par rapport à l’université, malgré la présence (parfois pesante aussi) des parents et de la fratrie.

 

Chaque extrait provient d’un « Journal d’un corps confiné » différent 

 

Extraits : 

 

Je passe mes journées sur mon lit ou mon ordinateur. J’ai quelques cours qui font passer le temps mais dès que le cours se termine, je retrouve l’ennui qui était déjà là. Mon corps ne veut plus rien faire, il veut se reposer. Je n’ai plus de motivation pour rien

 

N’ayant pas cours, mon corps est sans énergie

 

je suis de nouveau très fatiguée, je sens mon corps très lourd et sans énergie

 

J’ai très peu dormi, je ne sais pas pourquoi je n’ai pas réussi à m’endormir. Je trouve mon corps lourd, plus pesant que d’habitude, j’ai du mal à me lever

 

Ce matin sans aucune envie je me lève. En sortant du lit, je sens des douleurs au dos mais également à la jambe droite

 

Après un mois à écrire je suis triste, triste d’avoir compris trop tard que ce journal me faisait du bien. Il m’aidait à tenir un rythme, à me lever le matin ou continuer mes cours, aller à mes liens en visio et surtout à ne pas oublier qu’il est important de maintenir un rythme scolaire comme si nous étions à la fac

 

Physiquement autant que mentalement, je me sens molle.

 

Il n’est que 9h mais mes yeux sont déjà fatigués

 

grosse journée de cours, très peu de pause. 8h/18h sans pouvoir bouger et défouler mon corps à part pour manger

 

Mon corps fatigué de ne rien faire, j’enchaine les crampes et le manque de contact humain se fait ressentir

 

Je déprime. J’en ai marre. J’essaie de tirer du positif de ce confinement mais c’est dur

 

Ce matin aucune énergie, je n’avais envie de rien faire… j’avais les bras ballants, les jambes molles, vraiment très fatiguée

 

moi qui habituellement trouve très facilement le sommeil et bien ce n’est plus le cas, c’est un calvaire !

 

Je ne fais plus aucun effort, je ne m’habille plus, je ne me maquille plus, je ne me coiffe plus, je ne fais plus rien, et quand je me vois comme dans cet état, je déprime encore plus

 

la motivation et l’envie ne sont plus du tout au rendez vous

 

Cela va bientôt faire trois semaines que je suis confiné et la fatigue commence à se faire ressentir et le moral est au plus bas

 

cela devient de plus en plus difficile de se motiver à travailler à la maison

 

je commence à avoir peur pour la suite de mes étude

 

Il est dix huit heures, j’ai passé une journée fatigante, je n’ai rien fait

 

je n’arrive plus à résister, je craque et je pleure

 

Je sens que je suis toujours fatigué, comme si je n’avais pas dormi

 

ce qui est problématique avec ce confinement, c’est que nous perdons tous l’envie de faire quoique ce soit

 

Je n’ai pas de cours aujourd’hui. Je me lamente sur mon lit avec des pensées qui me détruisent

 

Mes nuits ? Elles sont toujours aussi horribles. Je vis avec des pensées horribles. Je pleure une fois toutes les deux nuits.

 

j’en aurait passé des jours à taper sur ce clavier d’ordinateur, tous mes doits posés sur ce clavier. A avoir mal aux yeux à force d’être sur l’ordinateur, à avoir mal au dos, au cou, parce que lorsque je travaille je me tiens mal

 

Je suis fatigué je viens de me lever mes os craquent comme si je m’étais réveillé dans le corps d’une personne âgée ce confinement est en train de me rouiller

 

Je mange n’importe comment mon hygiène de vie n’est pas excellente pourtant je le sais mais cette atmosphère ne m’encourage pas plus à faire des efforts

 

Aujourd’hui, je me sens vide, vide de sensation comme si je vivais mais sans rien vivre. Je me sens mal. La journée passe et rien ne se passe

 

Mon esprit est fragile et mon corps me le fait ressentir

 

en sortant de la douche avant de m’habiller, je me suis trouvée flasque et moins tonique

 

je fais ce qui est nécessaire sous ce toit mais aujourd’hui tout est plus dur, tout est plus lourd.

 

Seule toute la journée, j’en deviens folle

 

Il ne se passe rien. Je répète ma routine. Je ne sais même plus ce que je ressens. Mon corps répète ces gestes encore et encore. Je suis vide. Ça n’a plus de sens. Je réitère juste les mêmes choses, chaque jour.

 

Je me mords l’intérieur de la lèvre jusqu’à sang, et je me gratte la peau de la main jusqu’à ce que l’on voit ma chair

 

une journée totale d’ennui devant mon ordinateur à suivre les cours à distance

 

Je me sens faible, faible mentalement, faible physiquement, faible tout court

 

Aujourd’hui je ne me sentais pas bien, que ce soit moralement ou physiquement j’étais à sec

 

je ressens la tristesse et la lassitude reprendre le dessus

 

En plus de la pression des cours et de ce quotidien dépressif j’ai l’impression de me sentir de moins en moins bien dans mon corps

 

déjà que mon quotidien est répétitif alors si celui-ci deviens désagréable cela risque d’être long…

 

L’ennui est au centre de tout en ce moment, peu de cours, peu de personnes chez moi

 

je suis prisonnier de ma propre maison dans ma peau d’humain

 

en tant qu’ado de 18 ans dans un corps d’1m87 et 75KG c’est compliqué de rester sans rien faire

 

Sans rien pour me divertir, personne pour me parler, j’ai erré sans but dans ma maison tel un zombie, avant d’enfin pouvoir me recoucher, que cette journée se termine

 

Ma tête est lourde. Ce confinement pèse sur mes épaules. L’absence pèse aussi sur mon cœur.

 

Je suis en état pseudo-dépressif depuis mon réveil et la perspective de travailler à distance chez moi

 

Ce soir mes émotions on prit le dessus et je n'ai pas su les contrôler.

 

Je sens comme une fatigue non expliquée, puisque que je dors bien et j'ai un sommeil de 8 heures chaque nuit

 

Mon moral est proche de zéro, car c’est ma première année en France et je vais passer deux mois cloitrés dans un appartement

 

Les jours se ressemblent et s’assemblent et c’est de plus en plus dur de se lever le matin

 

depuis une semaine je grignote toute la journée. J’entame à dix heures un paquet de chips puis à onze heures j’enchaine avec un paquet de bonbon et tout ça dans ma chambre devant mon écran

 

je suis fatigué de faire mon sport à l’appart, c’est devenu plus déprimant que jouissif

 

je n’ai ni le courage, ni l’énergie, ni l’envie de faire quelque chose

 

j’ai passé la journée au lit. Ma vie se résume à l’ennui.

 

Je me sens ballonnée à longueur de journée et j’ai de plus en plus de douleurs à l’estomac qui me réveillerait presque la nuit

 

L’ennuie prend le dessus, j’ai de moins en moins de cours en visio-conférence, je me sens seul et plus ça va, plus je me renferme sur moi-même

 

Tout comme les émotions, la douleur peut parfois être difficile à écrire, tout ce que je peux dire, c’est que ma douleur psychologique est bien au-dessus de ce que j’ai pu ressentir auparavant

 

Je suis fatigué. Fatigué par les cours

 

Je ne suis aucun cours, je n’ai pas pris la peine d’allumer mon ordinateur ni de mettre un réveil

 

mercredi 3 juin 2020

à genoux sur un corps que tu étouffes. A George Floyd

« En me mettant а genoux 
J’ai pleuré » (Daniel Darc, La main au coeur)

Derek, tu l’as senti dans ton genou, hein, le moment où George Floyd a perdu connaissance après t’avoir supplié, hein? Tu l’as senti… Il s’est passé quelque chose. Tu appuyais fort. Tu savais que tu faisais mal. Tu étais fort. Tu te sentais fort. Ton regard en atteste. Tu étais fier. De ton uniforme, de ta force, et fier de faire plier, d’avoir fait plier un homme, plus grand que toi, plus fort, de le maintenir à ta merci, au sens véritable du terme. Tu as mis littéralement avec tes collègues, on est plus fort quand on est plusieurs, George Floyd à ta merci.
Il t’a supplié longtemps, jusqu’à ce que son corps cède. Il te disait qu’il ne pouvait plus respirer « I can’t breathe, I can’t breathe, I can’t breathe… » combien de fois tu l’as entendu parce que tu l’as entendu, tu lui as répondu, et quand il disait « I can’t breathe… » tu n’appuyais pas un peu plus fort? tu ne transférais pas encore un peu plus le poids de ton corps dans ce genou qui l’écrasait, juste pour lui montrer qu’il était à ta merci, et juste aussi pour le petit plaisir qui est le tien de faire mal, parce que tu le savais qu’il ne simulait pas, qu’il avait vraiment mal, la gueule sur le bitume, les mains dans le dos, tu le sentais, et c’était bon, comme c’était bon aussi de voir l’agitation autour, les gens qui suppliaient et ton genou posé là, qui ralentissait le sang qui coupait la respiration et depuis lequel tu te sentais fort, c’était bon de le sentir à ta merci et de ne pas lui avoir accordé, même si tu as ressenti une légère inquiétude quand sous ton genou le corps s’est aplati, tu sais, au moment où la tonicité du vivant a été comme absorbée par la chaussée, quand tu sentais qu’il n’y avait plus de résistance de la chair irriguée sous ton genou et que pour un peu tu avais l‘impression de traverser le cou, d’avoir le genou directement posé à terre, tu as eu un petit moment d’inquiétude, à peine, puis tu en as été grisé, tu es devenu aiguille dans l’abdomen du papillon et une aiguille ne pense pas, elle fixe, et quand tu l’as senti s’évanouir la tonicité, s’en aller avec l’énergie vitale de George Floyd, après le petit moment d’inquiétude, tu t’es appliqué à maintenir la position, un genou à terre dans le cou de George Floyd mort, le buste droit, ta force 
En France, aussi, la police sait faire plier, mettre à genoux, soumettre, elle sait imposer sa puissance en imposant une posture: à genoux, mains sur la tête, face au mur, on regarde droit devant, on baisse les yeux, on se tait. On a vu ça naguère, avec des mômes. Ils ont été humiliés, moqués… 
George Floyd, tu l’as mis plus bas que terre, tu ne l’as pas laissé se mettre à genoux, te supplier dans les formes et en te suppliant lui permettre de reconnaître ta puissance, tu l’as enfoncé dans le sol, cloué au bitume avec un genou, un seul, le tien dans lequel tu concentrais toute ta force. Quiconque a fait du judo ou de la lutte sait combien on peut mettre de la force dans un appui que l’on plaque au sol, au-delà de sa propre masse, dès lors qu’on y concentre l’énergie vitale, tu le sais, ça, tu es entraîné, tu es un vrai flic.
Sur le corps de George Floyd que tu clouais sur le bitume sale de Minneapolis, tu pensais à tous ces Négros de footballeurs américains qui ont suivi Kaepernick, en mettant un genou à terre au lieu de mettre la main au coeur, debout, regard porté loin, avant les matches en écoutant Stars and Stripes. Tu l’avais bien en tête cette image… tous ces Noirs qui régalent les foules qui occupent le terrain, qui sont au centre du terrain, et qui se sont rebellés, bien symboliquement, en mettant un genou à terre, pour protester contre quoi déjà? Colin Kaepernick, le quarterback des 49ers de San Francisco, tu t’en souviens, hein Derek, de lui et des ses frères qui s’agenouillaient pendant l’hymne nationale c’était pour protester contre les violences policières sur leurs frères noirs, bordel, on leur demande pas leur avis, ils sont payés pour passer courir marquer et bloquer l’adversaire dans un sport d’hommes, de balèzes, un sport où George Floyd aurait pu jouer, mais toi, tu l’as en tête cette image de Kaepernick, à genou, tête baissée, lorsque tu appuies ton genou sur le cou de George Floyd, contrairement à Kaepernick tu ne baisses pas la tête, tu as le regard fier, par moment, tu te baisses pour regarder George Floyd, pour lui parler, tu sens bien qu’il ne peut rien faire, aussi vulnérable que le papillon dans l’abdomen duquel on a piqué une aiguille pour le fixer au liège et l’afficher au mur
Bientôt, toi aussi tu seras sur tous les murs de tous les réseaux sociaux de la terre, sur toutes les télés, tu deviendras un symbole de l’inhumain par la force de ton genou appuyé dans le cou de George Floyd, tu ne le sais pas encore, mais ta photo fera le tour du monde, longtemps après que tu te seras relevé, parce que tu as donné un nouveau sens à l’agenouillement, l’homme fort ne s’agenouille que pour prier, toi, tu en as fait un outil de barbarie, tu as posé pour la postérité en posant ton genou dans le cou de George Floyd que tu as tué de la plus lâche et la plus horrible des manières en maintenant le garrot de ton propre corps concentré dans ton genou sur le cou de Georges Floyd, tu as tué comme on supplie, à genoux, tu as renversé la signification de la posture, en s’agenouillant, l’humain prie son bourreau ou s’élève vers le ciel, en t’agenouillant, tu t’es abaissé jusqu’au vil Derek.


vendredi 30 août 2019

Martial (1973-2019)


             alors elle a frotté le trottoir avec le bout du pied pour voir si c'était de la craie ou de la peinture… ça ne partait pas, il avait dit qu’il laisserait des traces avant de partir, que le banquier serait content de voir le trottoir coloré à la bombe plutôt qu’à la craie, il n'était plus là, il était parti… depuis plusieurs jours, la peinture était altérée mais il y avait encore des couleurs sur le trottoir, des fleurs, des slogans, des symboles d’amour, de paix, d’anarchie, punk is not dead and power to the people, tout en couleur, sur le trottoir devant la banque mais c’étaient de vagues traces de couleur que la pointe de la chaussure n’effaçait pas, des couleurs mais pas celles des dessins à la craie de la journée qu’on trouvait le soir en se disant « ah, il était là aujourd’hui », de ces traces qu’il laissait en usant ses craies à dessiner et à faire dessiner les passantes, les passants et les enfants…, les enfants qui le regardaient dessiner, s’arrêtaient, tendaient le bras du parent qui leur tenait la main, et faisaient avec lui des dessins si les parents prenaient le temps de se poser quelques instants pour laisser dessiner leur enfant, pour faire du trottoir ce patchwork de motifs et de couleurs, de dessins sur lesquels parfois, à la nuit, on le retrouvait ivre-mort d’avoir trop bu longtemps après que les enfants étaient couchés et que leurs parents aussi dormaient, avec sa chienne couchée à côté de lui, le punk à chienne du quartier, dont la chienne veillait le corps du maître plein d’alcool jusqu’à ce qu’il émerge et qu’à quatre pattes il aille jusqu’au mur de la banque, s’asseoir sur la margelle et y dormir, assis, toute la matinée, devant les passants et les passantes qui le connaissaient et le laissaient dormir ou qui ne le connaissaient pas et passaient sans le voir et qui ralentissaient à peine en regardant les dessins à la craie de la veille, des bonhommes d’enfant géants, des fleurs, des cœurs et poursuivaient leur marche pendant qu’il continuait à dormir jusqu’à ce que le soleil le réveille par sa lumière et sa chaleur, qu’il se lève encore titubant, yeux gonflés, fermés et qu’il aille chercher sa première bière, une bière de punk, «ça c’est de la bière de punk», disait-il en la portant devant son visage en éclatant de rire, un rire franc, aux dents manquantes mais ça, c’était quand il était réveillé, qu’il avait déjà bu quelques bières pour se remettre et qu’il avait commencé à saluer les passantes et les passants et qu’il avait dessiné avec les plus jeunes, avec les plus belles et quand on le croisait on la voyait cette envie de parler, de rire, de saluer, d’accueillir, chez lui, sur le trottoir « c’est chez moi ici » et il faisait entrer sur son palier les personnes qui prenaient le temps et même celles qui venaient exprès le voir, celles qui osaient s’asseoir, en tailleur ou sur la margelle de la banque et qui ne s’inquiétaient pas qu’on le voit avec lui, qui parfois se mettaient à dessiner ou juste partageaient un moment de sa vie, comme cet homme du quartier, distingué, à qui il avait proposé de «faire un truc de punk», l’homme avait accepté: lui s’était mis torse nu, s’était assis en tailleur sur le trottoir et lui avait tendu une tondeuse pour se faire raser le crâne, enfin pas tout le crâne, juste sur les côtés en gardant une bande de cheveux grisonnants au milieu, pour garder son mohawk, pas une crête, un mohawk, pas une iroquoise «les Iroquois sont des traitres, les Mohawks des résistants»… il a sa philosophie politique punk, sa mythologie, à côté des groupes punks dont il chante les chansons, celles des punks anarchistes, pas des nazis, «fuck off», dit-il, «fuck off», en tendant son doigt aux nazis, aux fachos qui traînent dans sa tête, dans son histoire,

«être punk c’est être libre» clame-t-il en titubant et en riant, et l’homme a tombé sa veste, il l’a pliée a demandé s’il pouvait la poser là, sur le sac à dos plutôt que sur le trottoir, pas sur le sac de course plein de craies, juste sur le sac à dos un peu crado plutôt que sur le trottoir donc, et il a commencé à raser le crâne; c’était avant qu’on vienne lui reprendre la chienne, avant la tristesse, avant cette après-midi où une ancienne copine est venue la récupérer, le laissant seul avec un chiot, amputé de cette présence de plusieurs années – c’était souvent la chienne qu’on voyait la première quand on le croisait ailleurs que sur son trottoir, elle le précédait ou le suivait, d’une allure lente d’aristocrate, veillant sur lui, l’air de rien, bonne pâte, grognant et montrant les dents pourtant dès qu’elle sentait l’embrouille, que les mots adressés à son maître se faisaient incisifs, les attitudes menaçantes, même un regard noir elle paraissait le percevoir et elle se transformait en pitt-bull, elle, la calme bâtarde – l’homme passe la tondeuse délicatement, à mesure que tombent les touffes de cheveux un tatouage se découvre, à la droite du crâne, une sorte de machine à tatouer stylisée, il lui fait une remarque sur ce tatouage-là, les autres, il en avait vu certains, ces traits sur le visage bien sûr (le menton, sous les yeux), les mains et puis le torse, les bras, certains pourris «ça c’est des tatouages de punk… tu vois le dragon, c’est l’héroïne, cette petite pute. Elle part en fumée, là, tu vois, c’est une grosse merde mais ça a été ma meilleure maîtresse…» et il éclate de son rire sonore et sans dents en passant ses doigts au creux du coude; la coupe mohawk est terminée, du plat de la main il frotte avec énergie les deux côtés du crâne, pour chasser les cheveux collés et se relève, «t’es un vrai punk mec», chez lui tout est punk ou pas, ce qui est punk est ce qui vaut et ce qui vaut c’est parfois pas grand-chose, comme dessiner sur le trottoir avec des enfants qui lui demandent pourquoi il n’a plus de dents, pourquoi il a dessiné une tête de mort sur son bras et sur sa poitrine, si c’est son vrai visage, pourquoi il a des ficelles de couleur qui pendent aux oreilles, pourquoi il a des gros trous aux oreilles… « parce que je suis punk et être punk c’est être libre », la litanie de la liberté qu’il crache à tout va, bien campé sur ses pieds nus noirs et calleux, et les enfants l’écoutent, ils ne demandent pas ce que ça veut dire punk, ils le voient dans son corps, ils l’entendent par ses mots, ils le captent dans son sourire et son regard, dans la façon dont son corps, toujours, se balance d’avant en arrière quand il parle, ils n’entendent pas de musique, ils voient son corps de vieux punk à la rue qui en porte l’histoire, la sienne et celle de tous les punks qui se sont défoncés qui ont dit « mort aux cons », tout ça les enfants le voient, ils voient qu’il est gentil aussi, il leur parle comme aucun adulte ne leur parle ailleurs, et c’est pareil avec les « petites meufs », il y a toujours des gamines qui trainent avec lui, des étudiantes parmi les plus belles, des intellos, des petites bourgeoises, quand elles passent devant lui sur le trottoir, il commence par les interpeller comme le font tous les gros lourds, mais lui, il n’est pas lourd, pas toujours, pas quand il n’est pas complètement bourré, et il les fait sourire, il transforme la crainte en désir, désir de repasser plus tard et de lui dire bonjour, désir de s’approcher de lui puis de parler avec lui, avec les autres… il y a toujours des autres qui s’arrêtent trente secondes, un quart d’heure, une heure, une après-midi, des autres qu’il présente les uns aux autres en cherchant les prénoms de celles et de ceux qui sont nouveaux dans ce cercle éphémère («c’est quoi ton prénom déjà ?») et il a un mot pour chacun dans ces présentations et les petites meufs se sentent accueillies, respectées et parfois elles l’accueillent à leur tour, quelques jours pour une douche, un repas, une baise, mais une bonne baise, une qui laisse des traces de plaisir et qui laisse des bouts d’amitiés pour longtemps, mais il ne squatte pas, ou pas trop ou pas longtemps, il a son chez-soi, le trottoir et l’arrière-cour où on lui laisse sa tente, il n’a pas besoin d’une nana qui l’héberge mais là, ça se sentait qu’il était triste, d’abord la chienne, puis le chiot, le chiot, ce sont des «salauds de zonards» qui le lui ont volé, il dormait, trop bourré pour sentir qu’ils lui piquaient le chien, salauds de SDF qui se défoncent et qui pensent qu’à la came, ça l’a abattu, il n’avait même plus la force de les traiter de «fils de pute», ou alors juste par principe, mais on sentait bien quand on l’entendait raconter à l’éducateur de rue qu’il n’y croyait pas, l’autre voulait qu’il aille porter plainte parce qu’on savait qui c’était, qu’on savait où il étaient, alors oui, il les a traités de «sales fils de pute» mais il n’y croyait pas, il était triste, et puis «les putes c’est des femmes bien mais fils de pute c’est une bonne insulte pour les “fils de pute”», il souriait toujours mais son sourire portait la tristesse, les enfants passaient et le voyaient assis, le regard dans le vague avec les craies au pied, jusqu’à ce soir où il était tout excité, il avait acheté des bombes de peinture, il racontait à tous ceux qui s’arrêtaient qu’il allait laisser des traces, que le banquier allait être content, ce «fils de pute», un vrai celui-là, qui râlait parce qu’il décorait le trottoir avec les enfants, que ça emmerdait de voir des attroupements joyeux devant «son établissement», mais «j’ai demandé aux flics, il peut rien me dire, je peux dessiner à la craie autant que je veux, fuck!», ce soir là, il exposait les bombes, expliquait les types de peinture, leurs effets, comment elles tenaient… il racontait les graphes, la peinture de rue, et les petits trucs, comme le jour où il avait demandé du fric pour acheter de la laque pour fixer une dédicace qu’il a faite à la craie sur un journal, «ça c’est pour toi mais file mois dix balles, on va acheter de la laque, comme ça ça tiendra, sinon la craie s’efface…» et ils étaient allé au casino acheter de la laque et deux bières au passage, là, elle ne frotte plus le trottoir du bout du pied, elle sent un vide, il a son numéro de téléphone noté sur son carnet glissé dans la poche intérieure du sac à dos qu’il ne lâche pas, il a une sorte de sécurité pour son sac à dos, quand il sent que ça va partir, il le laisse en lieu sûr, et il le retrouve pas toujours tout de suite mais il le retrouve, même après une sévère dégelée qui l’a laissé comateux sur le trottoir sous la pluie, le sac est quelque part, chez quelqu’un de confiance, pas quelqu’un de la rue, une voisine, un commerçant ou au Mac Do, il trouve toujours quelqu’un pour le sac, «là j’commence à être bourré – sourire titubant, gencive exposée – tu veux pas m’garder mon sac? j’passerai le prendre demain…», demain ou un autre jour pour un punk, le futur c’est flou pourtant c’est là qu’il vit, «j’vais m’barrer, j’en ai marre de la ville, j’vais partir à la campagne, j’vais m’faire un tepee, j’vivrai là-bas avec ma chienne, j’bosserai dans les fermes…» ou alors «un jour, je viendrai cuisiner chez toi, j’apporterai toute la bouffe, il me manque juste les casseroles, la cuisinière, mais c’est moi qui t’inviterai, tu verras, j’cuisine bien», ou encore «un soir, j’t’amènerai avec moi on fera un truc de punk, t’auras juste à payer les bières et me suivre», le no future vit dans le future, un future souhaité, désiré, où ça sera bien tu verras, pas forcément ailleurs mais ça sera bien, «je vais faire une expo», «je vais trouver un appart», «je vais recommencer à tatouer», «je vais écrire un bouquin», «je t’appellerai»;
il n’a plus de téléphone dans son sac, juste le carnet avec les numéros et la mémoire qui flanche qui mélange les prénoms la mémoire qui efface les visages comme la peinture sur le trottoir  qui s’efface aussi, après la craie… et…

Extrait du documentaire Invisibles
de Clou et Lili productions
Sur Martial Noury,
un documentaire Mars, boire pour éteindre, fumer pour rallumer, réalisé par Gilles Ducloux
un texte, Un punk à chienne

Le jour où j’ai stoppé les Popovs dans le Bugey* « Comme il faut mal aimer son peuple pour l’envoyer à des choses pareilles. À présent je...